NOUVELLES FANTASTIQUES
FANTASTIQUE
Nouvelle : 8 pages web
Auteur
: Helena Grantham
Année : 2005
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DANGEREUSE ATTIRANCE
Giovanni Landucci sirotait son scotch, au bar, radar déployé. Il passait aux rayons X les touristes qui se pressaient autour d’un verre bien frais. Constat désespérant pour lui : les filles les
plus belles avaient toutes des alliances.
Il en était là de ses réflexions philosophiques lorsqu’il crut apercevoir, par le truchement de la vitre qui faisait office de miroir, un profil connu. Il se retourna, surpris, puis étonné, se leva pour vérifier s’il n’avait pas la berlue. Il s’approcha de la table :
– Mais non, je ne rêve pas ! C’est bien le célébrissime entomologiste Jonathan Doria, disparu depuis quatre longues années et que tout le monde ici croyait mort et décomposé ! Comment vas-tu Jon ?
L’homme ainsi glorifié releva un visage exténué, un pâle sourire vint flotter sur ses lèvres :
– C’est bien moi, tu ne rêves pas, je viens juste de rentrer.
– Dans ce cas, je suis heureux d’être le premier au courant de ton retour ! Tu étais parti sur quelle planète sans téléphone Jon ? Ca fait bien quatre ans qu’on attendait de tes nouvelles !
Jonathan se cacha la tête entre ses mains, harassé. Giovanni s’assit,
inquiet :
– On peut remettre ça à plus tard si tu n’es pas dans ton assiette.
L’homme se reprit aussitôt :
– Non, tout va bien, je suis juste crevé par le retour : redescendre l’Acuncagua à pied sans se tuer mille fois, se rendre sans encombre jusqu’à Cordoba, ensuite le voyage pénible en avion, tout ça pour retrouver le bruit et la pollution de la civilisation, ce monde de dingue, c’est assez effrayant... bref, j’ai besoin de dételer, c’est tout.
Giovanni, les yeux brillants de curiosité, attendait que son ami raconte ses exploits. Il en fut pour ses frais. Jon avait vraiment l’air abattu, la physionomie fermée. Il lui toucha le bras doucement :
– Tu as vraiment une sale tête, bonhomme; tu devrais rentrer te coucher au lieu de t’anesthésier à l’alcool.
Jonathan Doria hocha la tête sans fin, perdu dans ses pensées :
– Oui, tu as raison. Tu n’auras qu’à passer demain soir à la maison, ça me ferait vraiment plaisir ! Et on discutera autour d’un verre.
L’entomologiste lui tendit sa carte de visite, puis se leva et disparu dans la nuit. Giovanni jeta un oeil sur la carte et sourit. Cet excentrique de Doria avait encore changé d’adresse !
Giovanni se gara près de la Lancia de Jon, impressionné par l’endroit. La maison le dominait du haut de ses nombreux siècles. Elle était aussi gigantesque qu’éloignée de Venise où il avait retrouvé l’entomologiste.
Sans compter qu’il avait dû chercher plus d’une heure ce maudit patelin, qui ne figurait même pas sur les cartes ! C’était du Jonathan Doria tout craché d’aller se louer un manoir perdu dans un coin perdu de la Vénétie. Il leva la tête vers la tourelle qui dépassait de la terrasse crénelée. Il n’osait même pas imaginer combien Jon casquait pour cette folie des grandeurs. Le parc était immense, boisé, une petite rivière sinueuse coulait en son milieu. Un luxe auquel on se ferait très vite, se dit Giovanni, in petto.
Il grimpa les marches de pierres blanches, sonna à la porte de bois sculptée, s’attendant à voir un domestique en livrée lui ouvrir.
Mais ce fut Jon qui vint l’accueillir. Il le fit pénétrer dans le hall d’entrée immense qui s’élevait sur deux étages, sous un plafond orné en son centre d’une rosette à laquelle était suspendu un lustre gigantesque. Les murs étaient couverts de tableaux tous plus chers les uns que les autres dans leurs cadres dorés, un double escalier de marbre en forme de coeur rejoignait les étages, les marches disparaissaient sous le même tapis lie-de-vin que dans le hall… Giovanni suivit Jon dans la longue enfilade de pièces décorées avec goût, pour ne pas dire luxe et tandis que Giovanni s’installait confortablement sur le canapé de cuir beige du petit salon, l’entomologiste leur servit deux verres d’alcool, affichant une satisfaction presque jouissive d’étaler sa fortune devant son ami.
– Les affaires marchent bien pour toi apparemment ! remarqua tout haut Giovanni, qui savait que Jon n’attendait qu’une chose, qu’il dise ce qu’il venait de dire.
– En effet, je n’ai pas à me plaindre, répondit-il, faussement modeste.
Qui se plaindrait, en effet ? Landucci qui avait toujours pensé avoir une bonne situation avec son cabinet d’architecte, mener un bon train de vie de bourgeois, se trouvait minable d’un coup, en comparant son appartement de Vincenza à ce luxe baroque.
– Alors, parle-moi de tes découvertes dans la forêt amazonienne ! suggéra-t-il pour lancer la conversation.
Doria, d’abord réticent, parla de ses recherches sur les arachnides, les mygales, et la Theraphosa Leblondi en particulier: la plus grande mygale qui existât au monde… Il vit Giovanni frissonner de répulsion lorsqu'il prononçait un mot précis. Il sourit de façon étrange :
– Toujours pas d’affinité avec les arachnides ?
– Aucune chance qu’il y en ait un jour, vieux , mais continue, je t’en prie.
Doria narra brièvement son voyage au Costa Rica, dans la réserve naturelle de la Selva Verda, puis, dans les Andes, sa rencontre avec les Oumorukaï, un peuple d’invisibles irréductibles qui avait été chassé de la forêt Amazonienne par la déforestation et les bûcherons armés jusqu’aux dents, s’était réfugié, perché sur les hauteurs inimaginables, plus de six mille huit cent mètres où aucun véhicule n’avait accès. Peu de scientifiques y avaient mis les pieds. Les Oumorukaï vivaient de la chasse au miel, mangeaient des mygales qu’ils vénéraient tout autant, se déplaçaient selon leurs besoins, car ils n’étaient pas sédentaires. Jon vécut parmi eux ces quatre dernières années, vécut comme eux, mangea comme eux, il apprit leurs coutumes, pratiqua leur culte des morts et apprit leur magie.
– Magie ? répéta l’architecte, hilare.
– Laisse tomber ! se ferma automatiquement Jon.
– Mais non, vas-y raconte !
– Je ne vois pas pourquoi je te parlerai de tout ça, tu n’y a jamais souscrit ! éluda Jon en se levant, les traits soudains tendus.
– M’en veut pas si je suis un rationnaliste, se défendait Giovanni qui suivait son manège d’un oeil soupçonneux. Je n’ai jamais cru à ces foutaises de magie ni de sorcellerie, de toute ma vie... Pour moi, tout a une explication logique, mathématique, scientifique !
Doria remplissait un troisième verre avec un jus de fruit, qu’il posa sur la table basse.
– Merci, fit une voix grave et mélodieuse, une de ces voix qui vous hantent la mémoire....
Stupéfait, Giovanni tourna la tête vers la voix, et il perdit la sienne...
Une Déesse à la peau brune passait les doubles portes du salon, fixant Jon. Un zeste de lucidité courtoise lui revint, Landucci se leva pour saluer la jeune fille qui se tourna vers lui.
Après, ce fut trop tard, il avait plongé dans l’ambre de ses yeux et leur beauté, leur magnétisme animal, comme une douce et excitante ondulation d'électricité statique, le vida de ses pensées... Depuis, dans son esprit, régna le chaos…
Il perdit tous ses moyens, se retrouva aussi empoté qu’un adolescent, il ne savait plus ce qu’il disait, ni ce qu’il faisait. Il bredouilla un bonsoir, cru le dire, ses yeux étaient hypnotisés par ceux de la jeune amazonienne qui le dévisageait avec une pointe de souffrance, semblant vouloir lire au fond de lui, et dont le léger sari ocre voilait à peine les formes.
Etait-ce donc cela qu’on appelait le coup de foudre ?
– Bonsoir, je suis Luna, il Signor Doria m’a aimablement ramenée d’Acuncagua dans ses bagages.
– Giovanni Landucci, pour vous servir, et je suis enchanté que Jon l’ait fait ! parvint-il à dire, la gorge sèche.
Elle se pencha, prit le verre délicatement et ajouta d’une voix basse :
– Ce que veut il Sig. Doria, Dieu le veut !
Le Sig. Doria en question semblait avoir de la peine à se contenir. Ses mâchoires se serraient convulsivement. Son regard était du genre meurtrier dans l’instant. Giovanni se rassit, pris son verre et détourna le regard de la brune apparition. Son coeur battait plus vite qu’un tambour de guerre dans la jungle, il ne supporterait pas ce rythme très longtemps, il se demandait ce qui faisait le plus de bruit, les glaçons dans son whisky ou bien les battements de son coeur...
L’arrivée de Luna semblait avoir gelé l’ambiance, pire que la banquise. Giovanni voyait Jon sur le point de perdre son sang-froid. De toute évidence, l’apparition de la jeune femme n’était pas prévue dans le timing de l’entomologiste.
Giovanni comprenait tout à fait : quand on à une telle beauté pour maîtresse, on la tient loin des griffes d’un coureur comme Landucci ! Logique...
Luna se tourna de nouveau vers Giovanni et lui adressa un regard indéfinissable. Il ne savait comment l’interpréter. On aurait pu y lire aussi bien un appel au secours qu’un encouragement à relancer la conversation.
– Comment trouvez-vous l’Italie ? demanda-t-il, aussitôt, après s’être raclé la gorge.
– Vous êtes un ami proche de Jonathan ? demandait-elle au même instant. Vous le connaissez depuis longtemps ?
L’invité fit un effort méritoire pour répondre aux questions de la belle Luna. Jon se servait verre sur verre faisant la navette entre la bouteille et son fauteuil, les observant tour à tour, un peu comme s’il craignait que la divine beauté olivâtre ne soit trop indiscrète, ou comme s’il jaugeait l’ampleur du fluide qui passait entre eux.
Giovanni implora Jonathan de lui parler de ces quatre années d’absence, de sa vie chez les Oumorukaï, mais Jon ne sut parler que de son coup de foudre pour la fille du chef, comment il avait été adopté par la tribu, comment il avait appris sa langue italienne à la jeune fille, comment il lui apprit l’écriture, ensuite comment leur amour violent était né et comment le chef lui avait offert sa fille en cadeau de remerciement...
Giovanni vit Luna frissonner de répulsion à ces mots. Embarrassé, il tenta de faire un peu d’humour.
– Eh bien, sans mentir, vous êtes le plus beau cadeau qu’un homme puisse avoir jamais reçu !
Elle lança un regard absolument dégoûté vers Jon, puis s’adressa à Giovanni :
– Il Signor Doria sait comment s’offrir tous les jouets dont il a envie.
– Oui ! concéda Jon qui exultait soudain, mais je ne prête jamais mes jouets ! A personne !
Giovanni vit une lueur de terreur passer dans les beaux yeux d’ambre. Luna détourna la tête vers les grands vitraux.
Jon braqua son regard ténébreux sur son vieil ami, lui raconta à quel point il l’aimait, comment elle avait pris possession de son âme, à quel point il lui insupportait qu’un autre homme l’admire, lui parle, lui sourit, et pire, ne la touche...
Giovanni regarda le fond de son verre : l’avertissement était on ne pouvait plus clair : t’approche pas de mes terres, chasse gardée : Luna est à moi ! Il se sentit soudain si mal à l’aise, qu’il chercha un échappatoire ; jetant un coup d’oeil sur sa montre, il se leva en s’excusant :
– Mon Dieu, il est tard, je n’avais pas vu que le temps passait si vite ; je vais vous laisser. La route est longue pour rentrer à Vincenza.
L’entomologiste acquiesça d’un signe de tête. Luna sembla perdre contenance :
– Je vous raccompagne à votre véhicule ! lança-t-elle, très vite.
Pris de court, Jonathan ne put rien faire d’autre que lancer un regard de mise en garde à sa bien-aimée. Giovanni enfilait déjà son manteau, remerciant Jon pour cette soirée. Il lui donna sa carte, assurant qu’une sortie en ville avec Luna lui ferait énormément plaisir, un de ces quatre. Jon promit de l’appeler pour boire un verre.
La jeune femme sortit à sa suite, dans la nuit fraîche, sans un mot. Une fois parvenus près de la voiture, elle murmura en lui tendant une main fine.
– Vous serez toujours le bienvenu ici, Signor Landucci !
Giovanni serra la main fine et il eut un véritable choc, mais n’en montra rien. Il referma ses doigts sur le papier, garda son poing fermé qu’il fourra dans sa poche, en ressortit ses clefs. Luna le regarda monter en voiture et s’éloigner.
En jetant un coup d’oeil dans le rétroviseur, Giovanni vit la jeune fille qui le suivait du regard. Il ne savait plus que penser. Dès qu’il fut hors de portée du regard de Doria, à peine sorti de la propriété, il se gara sur le bas-côté de la route, alluma le plafonnier et lut le mot : son coeur battait à une vitesse folle.
"Il faut que je vous parle seule à seul, c’est urgent. Il Sig. Doria quitte la maison à huit heures et n’y revient pas avant vingt heures. Aidez-moi, je vous en supplie !"
Suivait le numéro de téléphone de Doria. Convaincu qu’il se passait quelque chose de grave entre ces deux là, il rentra à Vincenza, l’esprit traversé des plus folles extrapolations, heureux d’avoir pu être là au bon moment. Car il était bien décidé à la revoir. Ses yeux n’avaient jamais rien vu de plus délicat et de plus féminin avant elle. Son coeur n’avait jamais battu ainsi avant d’avoir croisé son regard d’ambre. Toute sa vie en était changée, depuis que Luna y était entrée.
Luna...
Lorsqu’il la vit, son sang entra en ébullition. Elle avançait vers lui, d’une démarche ondulante, elle semblait flotter, plus belle et désirable que jamais. Elle s’avançait vers lui, le touchait de sa main fine. Incapable de lui résister, il succomba à son charme, enlaça cette brune accorte. Il posait ses lèvres sur celles, pulpeuses, de Luna quand Jonathan surgit à l’improviste, Luna fuit ses bras, disparût d’un coup et il se retrouva entouré par des centaines d’araignées cavalant dans son salon.
Il se réveilla en hurlant, trempé de sueur, heureux de se retrouver dans son lit !
– Saloperies de bestioles ! Je hais ces foutues araignées ! gronda-t-il en vérifiant qu’il n’avait aucune araignée sur lui, tout frissonnant de répulsion.
Il ne put se rendormir...
Au bureau, il raconta son cauchemar, son associé se moqua de lui sans ambages :
– T’es maso même dans tes rêves, Giovanni ! Va trouver un psy, qu’il te débarrasse de cette phobie des araignées, comme ça tu pourras finir ta nuit tranquille avec la femme de ton pote !
Giovanni ne l’écoutait même pas...
– Demain je prends ma journée, tu pourras t’en sortir sans moi ?
David fit une grimace tragique :
– Non, mais vu que tu me laisseras pas le choix je me contenterai de te maudire toi et ta descendance pour qu’elle se transforme en bestioles à huit pattes !
Giovanni croisa ses pieds sur son bureau :
– David ? Est-ce que tu crois à ces foutaises de sorcellerie ? Ces magiciens qui jouent les alchimistes ? un ennemi en cochon et ta belle-mère en serpent ?
– Non, mais on peut toujours rêver hein.
Giovanni le concéda avec rire sec. Mais un frisson qui ne devait rien à la température le fit trembler en repensant à son rêve.
Le lendemain, de retour au manoir, Giovanni sonna à la porte, un brin nerveux. Luna vint ouvrir, le fit entrer dans le hall ; toujours aussi immense. Giovanni dut s’avouer que la vue de la jeune fille le rendait carrément dingue. Il ne pouvait plus se leurrer : il était amoureux de cette fille à la peau olivâtre.
La jeune Amazonnienne semblait être au moins aussi troublée que lui, du moins, il l’espérait de tout son coeur. Luna lui confia qu’elle était affreusement inquiète parce qu’Il Signor Doria avait encore changé depuis leur retour des Andes. Il était devenu un dictateur exigeant, odieux, il se prenait pour un dieu. Luna le voyait se métamorphoser en un personnage ténébreux, dangereux, capable de tout ! Elle craignait surtout son courroux.
– Il m’effraie, Giovanni. Il me fait peur, il est... répugnant !
Giovanni tombait des nues. Il connaissait Jonathan depuis leurs années au collège, Doria était une personne affable, calme et réfléchie, aussi diplomate que timide. De surcroit, si Luna avait suivi Doria, en Italie, c’est qu’Anea l'aimait. Bon… ce qu’il avait vu l’autre soir ne ressemblait guère, en effet, au Jon qu’il connaissait, mais il y avait peut-être une raison rationnelle à tout cela. On ne change pas du jour au lendemain. Il ne savait pas trop comment s’y prendre, et il choisit d’attaquer à l’endroit sensible :
– Mais Luna, j’ai du mal à vous comprendre : vous l’avez aimé un jour, puisque vous l’avez suivie jusqu’en Italie. Il ne vous a donc pas toujours répugnée.
Il espérait, au fond de lui, qu’elle soit blessée par son affirmation, et qu’elle confirme ce qu’il attendait, qu’elle ne l’aimait plus et voulait le quitter. Mais ce ne fut pas ce qu’elle dît... Elle secoua la tête frénétiquement, tremblante de la tête aux pieds :
– Non, c’est faux ! C’est totalement faux !
Elle semblait vraiment perdue.
– Je ne sais pas pourquoi je suis ici, ni comment j’y suis venue. J’étais parmi les miens, je m’étais endormie après la fête, et je me suis réveillée ici ! Il Sig est diabolique, je suis sa prisonnière, et je ne peux plus quitter cette maison !
Giovanni se leva, arpentant les somptueux tapis :
– Allons, Luna, vous n’êtes pas prisonnière, vous vous sentez seule, c’est tout.
Elle planta ses yeux clairs dans ceux de Giovanni, prit son visage entre ses mains fines :
– Comment expliquez-vous que je sois rentrée en Italie avec lui alors que dans ma tribu, nous n’avons jamais eu aucun papier d’identité ?
Très bon argument...
La jeune fille s’était mise à pleurer, sans bruit. Landucci ne résista pas devant ces larmes. Il prit la jeune femme dans ses bras.
– Pardonnez-moi Luna, j’ai toujours eu du mal à souscrire à tout ce qui n’était pas rationnel.
La sonnerie du téléphone les fit sursauter. Luna laissa échapper un petit cri de frayeur, dut faire un effort sur elle-même pour retrouver son calme, et aller décrocher, essuyant rapidement ses yeux . Giovanni ne pouvait nier ce qu’il voyait : Luna était terrorisée !
– Non, je vous assure que je suis seule, Signor Doria, pourquoi cette question ? Je viens de me lever, je déjeunais...
Elle lança un regard de bête traquée à Giovanni.
– Si vous pouviez me rapporter quelques fleurs, je vous en serais reconnaissante ; elles me manquent… Oui, je sais. Oui, à ce soir Signor Doria.
Le combiné lui échappa des mains lorsqu’elle voulut raccrocher. Elle tremblait de tout son corps. Giovanni la prit dans ses bras, de sentir ce corps pulpeux contre lui le rendait fou, il pouvait sentir sa peau à travers le tissu fin du sari. Mais, il savait également se contrôler, agir en parfait gentleman. Très longtemps il la consola.
– Il se doute de quelque chose, il m’a demandé pourquoi vous étiez là.
Giovanni sursauta :
– Il a demandé ça ?
Giovanni prit les mains de Luna dans les siennes.
– Ecoutez, si vous avez si peur de lui, venez avec moi, quittez cette maison !
L’horreur se refléta dans les yeux noyés :
– Je ne peux pas partir d’ici, je suis prisonnière !
– Luna, personne ne vous retient prisonnière nulle part, venez avec moi, je vous hébergerai le temps que les choses rentrent dans l’ordre et nous aviserons par la suite.
Elle posa une main aux doigts fins sur sa bouche pour lui intimer le silence :
– Vous ne croyez pas à ces choses là... je le vois dans vos yeux.
Légèrement largué, Giovanni fronça les sourcils :
– Quelles choses ? Luna, mais de quoi parlez-vous ?
Elle semblait effondrée, elle ne cessait de trembler.
– Mon peuple a enseigné notre magie au Sig. Doria, et il sait s’en servir, j’en suis la preuve vivante : je ne suis pas sa compagne, je ne le suis que contre mon gré… Je suis sa… (elle cherchait ses mots) victime, son jouet ! il faut me croire, Giovanni ; mon père ne m’a jamais offert à Jonathan, il m’a enlevée ! Je suis sa prisonnière, et si je désobéis, la malédiction opèrera !
Giovanni n’avait guère envie de rire, tout ceci l’exaspérait au plus haut point :
– Je vous en prie, Luna ! Nous sommes au 21e Siècle, la sorcellerie, la magie sont des superstitions mythologiques de peuplades à totem et à champignons hallucinogènes ! Il n’y a pas de sorcellerie, ici, ce sont des contes pour cinéphile en mal de sensation ! Je n’y ai jamais cru et je sais pertinemment pourquoi !
Luna se dressa sur la pointe des pieds, posa ses mains sur son costume, l’embrassa. Surpris une seconde, il enlaça la jeune fille avec force, leur baiser se fit plus intime, et il devint volcan.
Les vêtements volèrent dans les airs en un rien de temps.
Il succomba au désir brûlant qu’elle semblait partager. Ils se prirent sur les épais tapis, près de la cheminée. Un merveilleux instant d’extase, de pur bonheur qui survivait au plaisir de la chair.
Luna semblait dormir. La bouche dans les cheveux d’ébène, il lui murmurait des mots d’amours, des mots tendres.
– Viens avec moi Luna.
Elle ouvrit des yeux immenses, blessés, quitta ses bras chaud, ramassa son sari et s’éloigna lentement, nue, en direction des escaliers de marbre :
– Tu refuses de comprendre, Giovanni. Si je passe le seuil de cette maison, je signe mon arrêt de mort. Tout ceci ne te concerne guère en vérité. Va-t-en et oublie-moi, je crois que c’est encore ce qu’il te reste de mieux à faire...
Congédié de façon brutale par celle qu’il aimait plus que tout, Giovanni, l’orgueil piétiné, ajusta sa cravate, ramassa son manteau et lança d’une voix qu’il voulait conciliante :
– Je vais fouiner un peu et je t’appellerai, Luna. Ne perds pas espoir !
La tournure des événements ne lui plaisait pas du tout, il remonta en voiture, se retourna pour apercevoir la jeune fille qui le regardait depuis une fenêtre de l’étage. Son visage exprimait tant de souffrance qu’il jura !
Il regagna Venise à une vitesse non réglementaire.
Le lendemain, à la grande stupeur de son associé, il passa son temps au téléphone. David l’entendait récriminer :
– Vérifiez à nouveau sur vos listes s’il vous plait, il était accompagné d’une jeune fille, il doit bien y avoir eu trace de son passage tout de même !
Il attendit encore très longtemps, ses doigts rythmant la danse de l’impatience sur le bureau.
– Seul ? Il était seul à l’arrivée ? Mais c’est impossible enfin ! explosa-t-il dans le combiné. Oui, j’attends... vous êtes bien aimable...
Il lança un regard fiévreux à son associé :
– C’est dingue ça... un type arrive des Andes avec une jeune fille, ils n’ont aucune trace de son passage à l’aéroport !
L’associé, plus lucide, vint poser une fesse sur le bureau :
– S’ils n’ont aucune trace d’un passage à l’aéroport, c’est que personne n’est passé, Giovanni !
Un bruit dans le combiné attira l’attention du jeune homme, il répondit :
– Bonjour... Oui, j’ai déjà tout expliqué à la demoiselle ! Quoi ? (Il pâlit soudain), vous pouvez me le confirmer ? C’est certain ?
L’associé leva deux sourcils circonspects, Giovanni raccrocha, il semblait pâle et défait.
– J’arrive pas à le croire !
– Croire quoi ?
Giovanni desserra sa cravate, ouvrit son col de chemise, il avait besoin d’air.
– L’entomologiste Jonathan Doria était seul dans l’avion. Il a voyagé seul pendant tout le vol, il est descendu de l’avion seul. Il a juste récupéré un colis qui était dans la soute à bagage, à la consigne. La fille et le type, au téléphone sont affirmatifs, il était seul.
– Alors ton égérie n’a pas menti. Elle ne sait pas comment elle a atterri chez ce type, en Italie.
– Je ne crois pas aux apparitions, pas plus qu’aux disparitions, David...
Devant la tête de déterré que faisait son ami, David lui dit :
– Si tu veux, je connais un flic qui bosse à l’aéroport de Venise. Je pourrais lui en toucher deux mots.
Giovanni hocha la tête, l’esprit ailleurs...
Luna... Oh Luna ! Ils s’embrassaient follement et ce n’était pas assez, il la portait sur le lit et vaincus par
leur désir réciproque, ils faisaient ce qu’ils crevaient d’envie de faire. Puis le téléphone sonnait et la voix de Jon enflait, résonnant dans la chambre :
– Je sais ce que tu as fait ! Tu es un homme mort, Landucci...
Giovanni se retrouva dans son lit, en nage, serrant son oreiller dans ses bras.
Il passa sous la douche, très longtemps. Cette menace, même en rêve, lui mettait les nerfs en pelote…
Une paire de jours ternes s’écoula. Il téléphonait à Anea. Elle allait bien, ayant accepté sa captivité. Il Signor Doria lui faisait livrer des centaines de plantes vertes et fleurs, le manoir se transformait en jungle et cela semblait lui suffire.
Cette façon passive d’accepter une chose qu’elle ne désirait pas, au 21e Siècle, lui vrillait les nerfs :
– Luna, il faut que je te revoie !
– Ce n’est pas une bonne idée, Giovanni ! fit la voix tremblante au téléphone. Un soupçon insidieux lui traversa l’esprit :
– Il ne t’a pas frappée au moins ? Il n’es pas violent avec toi ? Tu ne lui as rien avoué ?
Silence.
– Luna !
– Il sait tout Giovanni, il voit tout, il entend tout !
Le poing de Landucci atterrit sur le bureau, faisant tressauter les objets et l’associé aussi.
– Bon sang, Luna, ce sont des foutaises ! Jonathan ne peut rien contre nous, tu es libre d’aller où bon te semble !
Luna raccrocha.
Giovanni envoya valser le téléphone contre le mur. David s’approcha lentement, surpris du changement opéré en son ami depuis qu’il avait connu la divine sud-américaine.
– Cette fille va de te rendre dingue mon gaillard !
– Je suis déjà raide dingue d’elle, David ! murmura l’architecte, effondré.
Il était sous la douche lorsque le téléphone sonna. Il fonça comme un fou, enfila son peignoir, laissant des empreintes mouillées dans tout l’appartement, sauta sur le téléphone, le coeur lui défonçant la poitrine.
– Allo !
– Doria à l’appareil...
Giovanni sentit tout son sang refluer de son visage. Sans savoir pourquoi, ce nom faisait désormais monter en lui une haine irréversible.
– ... il faut qu’on se parle devant un verre.
– Pourquoi faire ?
– J’ai des choses à te dire.
– Je t’écoute.
– Pas au téléphone, c’est trop important !
– Okay, vingt heures ; au Donatello ! décida Giovanni, la tension nerveuse au plus haut..
Doria raccrocha, laissant Giovanni en proie à la plus grande nervosité. Le ton qu’il avait eu pour fixer ce rendez-vous ressemblait à une menace à peine voilée.
Le soir, Giovanni arriva en retard. Doria était déjà là, le regardant venir un peu comme le boa constrictor regarde sa proie avancer avant de faire d'elle son petit déjeuner.
– Alors, qu’est-ce qu’il y a de si important ? attaqua-t-il, agressif et prêt au pugilat.
– Je voulais te parler de Luna.
Giovanni pâlit, rapatria son verre de whisky à lui, et pour se donner une contenance, il en avala une bonne gorgée.
De travers...
Il toussa, devint cramoisi, tandis que Doria expliquait qu’Luna ne se plaisait pas ici, en Italie, que sa tribu lui manquait plus qu’elle ne l’aurait crû possible, et qu’elle avait exprimé le vœu de rentrer chez elle. Il l’avait accompagnée à l’aéroport, elle avait pris l’avion pour Cordoba.
Giovanni sentit la terre s’ouvrir et l’engloutir. Il avait du mal à réfléchir. Une énorme boule rouge lui obscurcissait la raison. C’était l’excuse la plus minable qu’on lui ait jamais servie !
– Quand ? rugit-il.
– Hier soir, elle tenait à ce que je te transmette ses amitiés.
Doria se leva.
– Voilà, mission accomplie.
Il quitta le bar d’un pas tranquille, les mains dans les poches, laissant un Giovanni brisé, pétrifié par la nouvelle.
Les mains tremblantes, Giovanni parvint enfin à composer le numéro du manoir, chaque sonnerie était un coup de poignard que le destin lui enfonçait dans le coeur. Il raccrocha à la vingtième sonnerie.
Il était incapable de réfléchir. Son cerveau refusait. Il lui fallu plus d’une heure pour digérer la nouvelle. Une heure encore pour se dire que c’était peut-être une vile farce que lui jouait Doria :
Primo : si Landucci croyait Luna repartie, il ne viendrait plus fouiner dans les affaires et la vie de Doria....
Secundo : il avait coupé le fil du téléphone pour empêcher Luna de l’appeler, oui, c’était plus logique. Voilà pourquoi le téléphone sonnait dans le vide.
Dès le lendemain matin, malgré les conseils de prudence de son ami David, il fonçait comme un malade vers ce coin perdu de Vénétie. Arrivé au manoir, il enfonça la sonnette. Personne ne vint ouvrir. La porte était fermée.
Fou d’angoisse, à moitié enragé, il fit le tour de la demeure, repéra un vasistas au sous-sol qu’il cassa sans scrupules. Il s’y faufila, remonta l’escalier qui menait au cellier, de la poussière partout dans les cheveux. Il arriva dans la cuisine, traversa le salon, le hall, fonça dans les chambres.
Celle de Luna était vide, nettoyée, rangée... Plus aucune trace du passage d’une jeune fille divine. Le choc fut rude. Il dut s’appuyer au mur un instant, ses jambes ne le portaient plus.
Il fouilla chaque pièce, nulle part il ne trouva trace de Luna. Dans le bureau de Doria, il trouva un énorme vivarium dont le couvercle était légèrement soulevé... Il se pencha sur la petite plaque qui ornait l’énorme engin :
Araknea
Le vivarium était vide...
– Ce fumier a lâché ses saloperies de mygales de garde. Il s’attendait donc à ma visite...
Le crâne traversé d’éclairs de douleurs par la migraine, Giovanni se promit qu’il n’hésiterait pas à métamorphoser ces saloperies d’araignées en bouillie s’il les voyait. Ça lui ferait toujours une vengeance contre Doria...
Il fouilla chaque recoin du bureau de l’entomologiste, y cherchant un indice, quelque chose qui puisse servir de pièce à conviction contre lui s’il allait trouver la police pour enlèvement et séquestration.
Rien !
Il brancha l’ordinateur, attendit, le regard perdu sur les diverses photos aux murs.
Il faisait demi-tour lorsqu’il poussa un hurlement de dément. Devant lui, sur le parquet, se trouvait une énorme mygale velue de vingt-cinq centimètres, dressée sur ses pattes comme si elle le menaçait.
Son sang ne fit qu’un tour, il repéra les cannes de golfs, en prit une, et écrasa l’araignée à coups de canne, il était déchaîné :
– Saloperie de putain de bestiole ! Saleté de putain de bestiole de merde !
Au bord de la nausée, étouffé par des vagues de vertiges, il fonça dans les toilettes, rendre tripes et boyaux. Il tremblait de tout son corps, après coup.
Il ne trouva rien sur l’ordinateur. Rien qui ne parlait des Oumorukaï, rien qui ne parlait de Luna...
Il quitta le manoir, s’enfuit presque, à moitié fou de rage. Il fonça à l’aéroport, après avoir obtenu de David le nom de son ami flic.
Le policier fit son possible pour lui rendre service, il chuchota quelques secondes à l’oreille d’une charmante demoiselle en uniforme, derrière son terminal. Mais la réponse qu’elle donna au policier fut très claire :
– Il n’y a eu aucun vol pour Cordoba depuis une semaine. L’aéroport est fermé pour cause de tempête tropicale.
Giovanni Landucci devenait fou. C’était aussi simple que cela. N’y tenant plus, il retourna au manoir, quitte à attendre le retour de Doria ce soir, et lui demander des comptes. Il se sentait prêt à se battre si besoin était... Il aimait Luna, il se foutait de Doria et de tout le reste !
La porte du manoir était entrouverte...
– Ce fumier m’attend... et me le fait savoir ! remarqua-t-il aussitôt.
Il entra dans le vestibule. Il traversa le hall en courant pour grimper aux étages. Il tomba sur un Doria à la physionomie totalement changée. Ce dernier l’attendait, ivre mort, écroulé dans l’escalier, les yeux rougis par le manque de sommeil. Il avait un regard de fou.
– Tu va payer pour ce que tu m’as fait, Landucci ! annonça-t-il d’une voix basse.
Giovanni fonça sur lui, l’attrapa par le revers de sa veste, et le secoua, menaçant :
– Rien à foutre ! Qu’est-ce que tu as fait de Luna ? demanda-t-il d’une voix tranchante.
Doria se mit à sangloter… puis ses pleurs se transformèrent en rire hystérique :
– Luna est là où tu l’as laissée, vieux frère !
La paire de gifle magistrale que lui fila Landucci lui remit les idées en place : Jon leva sur lui un regard noyé :
– Dans le bureau...
Giovanni fit demi-tour, il marchait vite, très vite. Puis il commença à courir, de plus en plus vite, comme s’il comprenait soudain. Il arriva dans le bureau et son hurlement retentit dans toute la maison...
Sur le tapis, dans une mare de sang séchée, gisait Luna, complètement écrasée..
FIN.
© Auteur : Helena Grantham, 2005
Traces de pas...