FANTASTIQUE
                                                           Nouvelle : 9 pages web
                                                       Auteur : Helena Grantham
                                                             Année : 2006-2009
                                              Texte terminé par Kyle S. 2006-2009
 


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LA PENDULE DU BONHEUR


Le hasard seul m’avait conduit dans ce lieu étrange lors de mon long pélérinage. En lisant les pancartes branlantes, je suppose que je m’étais fourvoyé en continuant dans la mauvaise direction. La nuit était déjà tombée, le brouillard m’entourait et l’angoisse m’étreignait fortement les poumons lorsque j’arrivais enfin dans ce hameau. J’étais transi de froid, ivre de fatigue, affamé, et mortellement inquièt, ne sachant pas si j’allais dormir à la belle étoile ou dans un lit douillet, car j’ai les bronches fragiles depuis l’enfance.

Comme un naufragé qui aperçoit la lueur du phare dans les ténèbres, je poussais un « thalassa » et toquais à la porte de la première maison qui me parut accueillante, je n’avais croisé âme qui vive dans les ruelles, le village semblait désert: pas un bruit, aucun tintement de vaisselle ne résonnait depuis les maisons chaudes. Peut-être n’était-il composé que de vieillards qui se couchaient avec les poules... me dis-je, me faisant une raison tandis qu’un frisson achevait de me glacer tout le corps.

Une dame d’une trentaine d’années m’ouvrit, perplexe, maintenant en permanence un mouchoir sous son nez. Elle était grande, blonde et charmante mais ses yeux rougis et ses lèvres tremblantes m’incitèrent à croire qu’une tragédie, maladie ou drame, rôdait entre ces murs. Elle fondit en larmes en ne voyant qu’un étranger et s’excusa d’office en se mouchant. Je la suivis dans le vestibule, elle m’aida à me débarrasser de mon manteau, mon chapeau, mon parapluie, et m’invita à m’asseoir près de l’immense cheminée, où je lui contais ma mésaventure. Mon hôtesse se montra extrêmement aimable et me proposa de m’héberger jusqu’au petit matin où je reprendrais ma route, avais-je promis d’un ton assuré.

Elle était d’une tristesse infinie, je n’osais lui demander la raison de son chagrin, il était évident qu’elle n’était pas malade, mais plus probable qu’elle ait subi une perte énorme et qu’elle ne s’en remettait point.

Des petits pas se firent entendre dans l’escalier et j’eus la joie de voir un petit bout de chou en pyjama montrer son nez rougi entre deux barreaux. Lui aussi était d’une tristesse étrange. Je m’aventurai à poser la question fatidique :

   – Vivez-vous seule dans cette grande demeure ?

La dame se mit à sangloter sans pouvoir se reprendre pendant au moins une minute. Puis elle se moucha de nouveau, me présentant son dos par pudeur. Quand enfin elle se retourna vers moi elle piaula d’une voix hoquetante :

   – Mon époux est parti avec les autres hommes de ce village. J’ignore quand ils reviendront.

Son chagrin était si grand qu’elle fut incapable de continuer et elle préféra s’enfuir vers la cuisine, en revint quelques instants plus tard en me servant un bol de soupe délicieusement parfumée. Ensuite, la dame s’en fut contempler les flammes qui dansaient dans la cheminée, reniflant de temps en temps.

J’adressais un sourire amical à l’enfant mais il parut choqué, s’enfuit à toutes jambes dans l’escalier en lâchant une longue plainte qui se termina en sanglots bruyants et hoquetants. Je l’avais effrayé et j’en restais penaud.

Je mangeais donc en silence tandis que la brave dame était montée à l’étage consoler le petit et certainement me préparer un lit de draps frais. J’étais exténué d’avoir marché autant, mes jambes ne me tenaient plus, mes bronches s’en remettaient difficilement.

Sitôt après avoir terminé mon fromage et mon pain, je vidais mon verre de vin puis me levais et gagnais l’étage où je rejoignis mon hôtesse. Elle me souhaita une bonne nuit, confuse et rougissante et je fis de même, heureux de pouvoir dormir confortablement cette nuit. Je baclais mes prières en toussant et me fourrais sous les draps glacés en grelottant, les muscles noués par le froid. Je dormais à poings fermés la seconde suivante.

 

Le chant du coq me leva, endolori et mes bronches de nouveau encombrées, me faisant tousser à la moindre parcelle de poussière. Je m’habillais rapidement après avoir fait une toilette de chat (l’eau du broc était glacée). Je descendis, accueilli par la bonne odeur du café qui flottait jusque dans la salle à manger.

Mon hôtesse s’affairait déjà, essuyant ses mains fines sur son grand tablier à fleur. Mais ses yeux étaient toujours gonflés et rouges, les larmes noyaient toujours son grand regard bleu, le rendant brillant, attirant, merveilleusement magnétique.

J’étais triste de la voir affligée de la sorte et je lui confiai mon inquiétude et ma compassion, ce qui n’arrangea rien à sa tristesse, mais elle fit son maximum pour me rassurer : elle allait bien, elle était juste d’humeur morose depuis ces derniers jours.

Profitant de son éloquence nouvelle, je m’enhardissais à lui demander la cause de son chagrin. Je la vis secouer la tête longtemps, perdue dans ses pensées, un peu comme si elle se remémorait.

Je l’implorais de bien vouloir pardonner ma curiosité mais, lui précisais-je, je ne supportais pas de la voir si triste depuis mon arrivée, cela me mettait au supplice et me rendait triste à mon tour, sans savoir expliquer pourquoi.

Le petit enfant était installé à table, je lui souris doucement, espérant lui soutirer une risette mais il me fixa avec des yeux de cocker, les lèvres tremblantes, sur le point de fondre en larmes si j’insistais une seconde de plus. Je détournais mon regard bien vite. Je tournais la tête vers la charmante mère du bambin.

   – Est-il arrivé un malheur dans votre village pour que vous en soyez tous affectés ? m’enquis-je à tout hasard.

   – Oh oui, vous ne croyez pas si bien dire : il est arrivé un malheur épouvantable et jamais nous ne nous en remettrons si les hommes reviennent bredouilles.

Je fis face à mon hôtesse et la suivais des yeux lorsqu’elle vint se placer derrière l’enfant, ses mains lui caressant les cheveux sans fin, de manière adorablement cajoleuse.

   – Vous venez probablement de la grand-ville, monsieur Larsenier, car vous avez encore envie de sourire mais si vous restez ici plus longtemps, vous aussi aurez de la peine et vous aussi serez malheureux à longueur de journée.

   – Pourquoi cela ? m’enquis-je, interloqué.

   – Notre pendule du bonheur a disparu.

Je restais un long moment dubitatif, sans réagir plus qu’un banquier devant un artisan l’implorant de lui octroyer un prêt de cent livres, puis mes engrenages se remirent en route, accélerant un peu même car je me posais mille questions à la fois.

   – Votre pendule du bonheur a disparu ? (J’étais confus) Euh... serait-il indiscret de vous demander, sans vouloir vous offenser, chère madame, ce qu’est une pendule du bonheur ?

La brave dame me dévisagea avec des yeux ronds, comme si elle doutait de ma santé mentale. Puis elle inspira longuement, haussant les épaules.

   – Comment cela, vous n’avez point de pendule du bonheur dans votre village ?

Mes sourcils se rejoignirent très vite pour ne former qu’une ligne sombre et mes yeux s’élargirent exagérement :

   – Si nous en avions une, je crois que je m’en serais aperçu. Ma foi, non, nous avons une horloge, une magnifique horloge au clocher de l’église, mais elle ne décompte que le temps qui passe...

La dame baissa les yeux sur ses mains qui trituraient son tablier depuis quelques minutes. Elle déposa un baiser sur les cheveux blonds de son enfant et vint se poser en face de moi, à table.

   – Excusez ma méprise, j’avais cru, à vous voir si heureux, en paix...

Je baissai la tête, rentrant le menton dans le cou, les paupières hermétiquement sérrées... cherchant un peu de logique dans les propos de mon hôtesse. Elle semblait sensée mais ses paroles n’avaient tout bonnement aucun sens !

   – Mais une pendule ne sert pas à donner du bonheur, car le bonheur est une chose absolument subjective. On est heureux ou on ne l’est pas, c’est comme ça : une pendule donne l’heure et rien d’autre !

   – Les vôtres, peut-être, monsieur Larsenier. Pas la Nôtre.

Je laissai filer l’air de mes poumons puis je relevai mon regard pour l’accrocher au sien. Qui était noyé, il n’y avait aucune trace d’humour ou de moquerie dans ce regard merveilleusement vulnérable. Donc, elle ne jouait aucune comédie, elle croyait ce qu’elle disait. Je posais mes coudes sur la table, croisais mes doigts sous mon menton.

   – Expliquez-moi tout cela, voulez-vous, chère madame, car votre histoire est, il faut le reconnaître, assez extraordinaire et j’avoue être un peu perdu.

Ses joues s’empourprèrent encore plus et je la trouvais encore plus jolie. Me morigénant sur mes pensées printannières et vagabondes, j’inspirais et je me concentrai sur l’explication qu’elle s’apprêtait à me fournir : à savoir que depuis la nuit des temps, les villageois possédaient une pendule de bois musicale, un « coucou » qui trônait dans la salle des fêtes, sur le mur lambrissé. Cette pendule musicale leur apportait le bonheur, la joie, la sérénité donc la santé. Avec elle, ils se sentaient vivants, tout leur souriait, jamais de problème insurmontable à l’horizon, jamais de peine, de douleur, que du bonheur.

Mais les saisonniers venus pendant la fenaison cachaient en réalité des bandits de grand-chemin et en apprenant que leur pendule donnait le bonheur, l’un d’eux leur avait dérobé leur trésor avant qu’ils ne déguerpissent dans la nuit.

Depuis, tout le monde pleurait la perte de cet objet inestimable, la tristesse s’était installée dans chaque maisonnée, étalant son manteau de peine sur chaque chaumière, étouffant chaque enfant, chaque parent d’un chagrin insurmontable.

Leur coeur se brisait d’émotion depuis cet instant tragique et bien que la totalité des hommes soient partis à la poursuite des voleurs, leur moral était si bas qu’elle se sentait dépérir chaque jour que le Seigneur faisait.

 

Histoire de bien mâchouiller et digérer tout cette légende à dormir debout, je sortis faire une petite promenade de santé, espérant surprendre un rire, un sourire, rien qu’un éclair d’humour dans les yeux d’une personne, mais en arpentant les ruelles sinueuses du hameau, je ne croisais pas âme qui vive, aucune devanture accueillante ouverte sur un commerçant aimable, aucun boulanger à l’oeuvre en sifflant devant son pétrin, que des volets fermés, que des mines sombres et austères sur les rares visages que je croisais au hasard de mon petit tour d’inspection.

Cela ne faisait pas le moindre doute, ce village était happé dans le tourbillon d’une malédiction, ils souffraient tous d’une mélancolie communicative, une dépression commune, ce que voyaient mes yeux prouvait que ma merveilleuse hôtesse ne m’avait point menti. Sans leur pendule du bonheur, les habitants se mouraient de détresse.

Je claquais la langue d’agacement. Palsembleu ! nous n’étions plus au moyen-âge où la superstition battait le pavé, pauvre croyance pour pauvres esprits étriqués, pour les hères faméliques et illétrés, qui écoutaient les ragots et les rumeurs propagés par les sorcières et les adorateurs du malin, légendes qui vous faisaient défaillir si vous voyiez le pain à l’envers sur votre table ou si vous croisiez un chat noir dans la rue... Les murs à cette époque devaient être ornés de fers à cheval les pointes tournées vers le haut pour attirer la chance... les trèfles à quatre feuilles devaient remplir les portefeuilles et  les pages des livres. La superstition, ces croyances bien lancées par certains rebouteux perdus dans la province profonde, moitié-guérisseurs, moitié fous, et qui, contre quelques écus, vous tendaient une vague potion de simples, ou encore un émolient nauséabond, avec force cérémonie et mystère, vous promettant la guérison de l’animal ou la personne en moins de deux jours ou une mort dans d’atroces souffrances si leur prix ne correspondait pas à vos attentes, si vous les traitiez de vandales. Mais qui ignore encore à notre époque que ce n’était que charlatanisme et arnaques pour personnes sans cervelle ? sans petites cellules grises ? Pourquoi tout le monde dans ce hameau se persuadait-il qu’une vulgaire horloge, si belle sa musique soit-elle, pourraient leur apporter la félicité, le bonheur, la joie ? C’était absolument ridicule comme croyance, même pas digne d’un conte pour enfant ensommeillé !

Moi qui étais un admirateur de la doctrine de Descartes, un pur adepte du rationnalisme, voire un sceptique, j’étais un farouche opposant à cette superstition débilitante qui hantait nos villes de province profonde, cette croyance des gens simples, que certains objets, animaux ou personnes puissent porter bonheur ou malheur, je ne supportais pas d’entendre les braves commerçants de ma ville colporter certains phénomènes comme des présages de malheur, funestes, ou bienheureux. Et voici que je me retrouvais plongé en pleine superstition avec une pendule qui apporterait le bonheur rien qu’en tictacant ?

 

Agacé, je hélais un vieillard qui tremblotait sur une canne branlante, je lui parlais de l’horloge, et aussitôt ses yeux se mouillèrent et il eut la goutte au nez. Je m’intéressais à cette histoire, lui contais-je, et j’aurais aimé voir s’il existait une photographie de leur merveilleuse horloge.

Le vieillard m’indiqua l’échoppe de l’horloger à qui je pus parler non sans effort, après avoir frappé à sa porte pendant bien cinq minutes.

Ma persévérence paya puisqu’il vint ouvrir le battant en bougonnant dans sa barbe gris jaune. Après m’être présenté, avoir dit que je logeais chez Mme Toussaint, je lui expliquai le but de ma visite impromptue, il consentit à me montrer les photographies de leur pendule du bonheur. Il y avait là bien plus que des photographies, je pus examiner les plans, les pièces en détail et le schéma du montage de la boite à musique.

Je félicitais le frêle vieillard pour la beauté de son oeuvre mais il secoua la tête sans fin, le menton tremblotant d’émotion :

   – Ce n’est pas mon oeuvre mon bon monsieur, l’horloge était déjà là lorsque mon père a construit son échoppe. L’on ne sait d’où elle vient, elle a toujours été là, et chaque personne née au village se sentait si bien qu’elle y est restée toute sa vie, ma foi, voilà comment le village s’est peu à peu réuni en communauté autour de notre pendule. On a construit la salle des fêtes voici un demi-siècle, en hommage à la pendule. Mais personne ne sait qui l’a construite. Personne ne sait à qui elle appartenait... J’ai eu la chance de pouvoir l’observer toute ma vie, ainsi que mon père avant moi, et avec les années aidant, nous avons pu en dresser le plan. Mais je ne saurai la reproduire. Enfin, si, je saurais, mais... ce ne serait qu’une pendule normale, avec une simple boite à musique et un simple mécanisme horloger, vous voyez...

Cette histoire commençait à me passionner et je décidais de rester au village. Je versais une belle somme d’argent à mon hôtesse qui répondait au doux nom de Elsa, et elle ne vit pas d’inconvénient à ce que je reste habiter chez elle puisque leurs hommes n’étaient toujours pas de retour.

Je me balladais partout dans le village, observant de mes yeux affutés, cherchant à collecter quelque indice qui puisse m’aiguiller dans une autre direction que les « saisonniers »...  J’interrogeai chaque villageois, ne faisant que les replonger dans leur peine, leur chagrin. Le plus dur à supporter pour moi étaient ces petits visages d’enfants, ils avaient peur, ils ne « comprenaient » pas pourquoi leurs parents et leurs grands-parents étaient triste, mais par mimétisme, ils devenaient tristes à leur tour.

Un jour, j’eus la preuve que tout cela était plus de la superstition qu’une malédiction lancée par un quelconque mage en longue toge et chapeau pointu, sa baguette magique à la main.

J’entendis rire un bébé...

Je m’avançais en catimini, suivant le bruit. Un bébé était allongé dans un couffin, près de la rivière ou une femme s’abimait les mains dans l’eau glacée, à rincer son linge. Il y avait là un petit chien au poil ras, la truffe fourrée dans le berceau, chatouillant le bébé qui s’exclaffait sans discontinuer.

Après avoir salué la mère, je m’avançais vers l’enfant et lui fis des risettes. Le bébé me sourit, c’en était un pur bonheur.

   – Il est bien mignon votre bébé, dis-je à la mère, il est heureux comme un ange.

   – Oui, il est heureux, le pauvre...   l’inconscience le préserve du chagrin.

Elle explosa littérallement en sanglots après avoir dit cela et je me sentis le devoir de la consoler.

   – Allons, allons... ne vous mettez point l’âme à l’envers. Votre petit est heureux, et il le montre, sans plus.

Je repris mon chemin après qu’elle m’eut fixé comme si j’étais le diable en personne penché sur son petit trésor.

   – Vous êtes bien un étranger, cela ne fait aucun doute. Vous ne comprenez rien !

 

Je n’y comprenais peut-être pas grand chose mais j’avais vu ce bambin rire et il n’y avait aucune magie dans ce phénomène là...

Je retournais voir le vieil horloger et lui offrait une bourse de tabac que j’avais acheté à la grand ville où j’habitais, peu avant d’entreprendre ce long pélérinage. Il fut content du cadeau et son regard s’illumina furtivement. Mais il ne sourit pas une seule fois et ses yeux se mouillèrent.

   – Je dois avouer que votre pendule musicale me plait de plus en plus. Pas pour ce qu’elle génère dans votre village, mais sa forme est agréable, sa composition intéressante, et cette petite boite à musique qui joue à chaque quart d’heure, ce serait un très beau cadeau de Noël pour ma vieille mère...

Je me tus et attendis, laissant l’idée faire son chemin dans l’esprit du vieil homme qui tirait sur sa pire, longuement.

   – Combien que vous me l’achèteriez si je vous faisais une pendule comme ça ? crachouilla l’horloger en toussant.

Je réfléchis rapidement, il fallait que le prix lui paraisse alléchant pour qu’il accepte sans rechignier. Aussi je lui en proposais quatre cent francs et à la lueur fugace qui flotta dans ses prunelles, je sus qu’il allait me la réaliser.

Je lui recommandais de garder notre marché secret, il était inutile que les habitants du village soient au courant de notre transaction et il fut d’accord. Il se mit à l’ouvrage avec une grande motivation et une certaine excitation dirais-je même.

Ses mains connaissaient tous les gestes par coeur, il aurait pu la construire les yeux fermés, ses doigts tordus par les rhumatismes redevenaient agiles, ils savaient les mouvements sur le bout des ongles et les rouages prenaient vie un à un...

Le temps passa. L’horloger travaillait du matin au soir, presque heureux de retrouver ses vingts ans au contact des minuscules engrenages de cette sublime machine.

La petite boite à musique était terminée, il limait les derniers millimètres qui dépassait, le bois de la pendule était déjà taillé, sculpté, poli et vernis, il étincelait au soleil, attendant le mécanisme complet. Je surpris même le vieillard en train de bêler un petit refrain joyeux. Mille tonnerres, mais il chantait ? Je ne rêvais pas, mon horloger chantait, il était heureux ! Je me gardais bien de le lui faire remarquer et je mis ce nouvel indice dans ma besace d’investigateur, avec le rire du bébé.

J’étais devenu copain avec le petit garçon  de madame Toussaint. J’étais devenu le confident de la belle Elsa - on se confie plus facilement à un étranger de passage qu’à son mari, c’est bien connu - et elle me fit part de son angoisse de voir revenir les hommes bredouilles, les mains vides et les coeurs brisés.

Je hochais la tête lugubrement, je compatissais à sa peine. Je peux dire sans mentir que je l’admirais énormément, elle était belle malgré sa tristesse quotidienne, elle était si douce, si adorablement vulnérable que je crois que j’en tombais amoureux dès la première semaine passée à ses côtés. Mais je suis avant tout un gentilhomme et je n’ai jamais rien fait de répréhensible de ma vie. Aussi me contentais-je de l’admirer et de soupirer de loin.

Je vivais, heureux, l’âme en paix, serein, au milieu de la tristesse de ces gens, et malgré l’avertissement d’Elsa lors de mon arrivée ici, jamais la tristesse ne me prit, jamais le désespoir ne m’envahit, autre indice que j’engouffrais dans ma besace de Watson en vacances.

Un malheur arriva, et j’en fus le premier averti, étant donné que j’étais le premier sur place. Un soir que je toquais à l’arrière de l’échoppe du vieil horloger, le silence me répondit, angoissant. J’insistais en tentant d’être aussi silencieux et discrèt que possible. Mais rien ne répondait à mes attentes. Je poussais donc le battant d’un bon coup d’épaule et j’éprouvais ma première peine depuis mon arrivée.

Le bon vieillard était mort, il gisait sur le sol, le visage crispé, la main agrippant toujours sa chemise de toile. Son coeur avait lâché, ou bien la tâche était trop dure pour lui et l’ouvrage l’avait tué. J’étais désolé, contrit, j’ignorais quoi faire dans l’immédiat aussi je m’accroupis près du vieil homme déjà froid, le prit aussi délicatement que possible dans mes bras et le portait jusqu’à son lit. J’allumais quelques bougies, en signe de respect pour le mort, puis je me résignai à faire le plus difficile : signaler son décès. Cependant, je ne pouvais me résoudre à ce que les gens sachent que j’avais fait construire la même pendule que leur trésor magique récemment volé.

La pendule ! Il ne l’avait point terminée !

Cette pensée irrespectueuse me griffa l’esprit et faisant demi-tour, j’allais voir sur l’établi où en étaient les travaux du vieil homme.

Au premier coup d’oeil, je fus déçu du résultat, non que j’en veuille au vieillard qui passait ses journées sur son ouvrage, mais la déception était grande car le mécanisme n’était qu’à moitié réalisé, point encore assemblé, il restait encore un fatras d’engrenages de laiton et de cuivre sur l’établi, mais c’était du chinois pour moi qui passait plus de temps le nez dans les livres que dans la subtilité de l’assemblage.

Me faisant une raison, le menton sur la poitrine, j’insérais le boitier de la boite musicale sans aucun problème, puis celui du mécanisme incomplet dans la petite pendule de bois verni. Navré pour ma maman, je raflais les dizaines de rouages crantés orphelins, les milliers de minuscules vis, les quelques petits rubis et fourrait le tout dans un petit papier d’emballage gras, le repliait soigneusement avant de le coincer dans la pendule, dissimulée au fond de ma besace. Après avoir repris mon sang froid, j’allais prévenir Elsa que mon ami l’horloger était mort.

L’enterrement se fit deux jours après, entre femmes et vieillards. Ce furent les rares adolescents du villages qui creusèrent la fosse et Dieu merci, il avait plu énormément la veille et ils n’eurent pas trop de mal à creuser. Aucun curé ne se déplaçait jusqu’à leur village aussi je sollicitais la permission de réciter un passage de la bible que j’affectionnais et que je connaissais de mémoire. Ma proposition fut accueillie avec soulagement, et j’assurais sans y croire que le défunt allait retrouver le Seigneur, lorsqu’ils descendirent le cercueil de sapin.

 La pluie recommença ses larmes et j’encourageais chacun à s’en retourner chez soi. Les vieillards n’avaient guère l’air solides, ils semblaient au contraire si fragiles, de faible constitutions. Tous les yeux étaient ruinés par les larmes, leurs visages blêmes d’émotion.

Le temps passa, d’une lenteur terrifiante, mais les hommes du village ne rentraient toujours pas... Les épouses s’inquiétaient, se concertant chaque jour, leur désarroi se lisait dans leurs yeux, ce qui rendait les petits en bas âge malade et geignards. La tristesse abattait les plus fragiles d’entre eux.

Deux grands mères, très âgées, des amies de l’horloger décédèrent de tristesse à la quatrième semaine.

La neige commençait de fondre et les premières fleurs perçaient sous le manteau blanc que l’on enterrait un troisième vieillard mort dans son sommeil.

J’étais attéré, j’étais révolté, j’étais impuissant mais je devais agir ! Je devais faire quelque chose ! Ces gens se laissaient mourir à cause de leur superstition !

C’était insupportable à la fin !

 

Aussi, après avoir mûrement réfléchi, pesé le pour et le contre, je pris une décision irrévoquable. J’avais dissimulé ma pendule neuve dans un tissu protecteur, je cherchais un endroit bien spécifique où la cacher. Plus d’une fois, je fis le tour du village, cherchant du regard l’endroit adéquat, affichant des airs de Sherlock Holmes. Je répérais l’endroit à mon troisième tour d’inspection, je jugeais de l’effet qu’aurait la découverte de l’objet sur la population, et je mis en oeuvre ma manigance. Après avoir dissumulé, enterré mon précieux trésor sous un léger tumulus de terre glacée, j’étais en sueur, je rentrais faire toilette, tâchant de garder mon calme. Le lendemain matin, lors de ma promenade quotidienne, je butais malencontreusement sur un caillou, je m’affalais par terre en toute mauvaise foi et, récriminant et en gesticulant contre ce caillou de malheur, je créai un remue-ménage monstre dans le village, attirant les enfants curieux de voir l’étranger se cassez la margoulette, mais bien vite l’ampleur de ma découverte lors de ma chute les tétanisa, ils en restaient la lippe pendante, puis comme une volée de moineaux ils s’en furent rameuter les parents, appelant quelques rares femmes vaillantes à la rescousse pour ma pauvre fragile personne.

Ces dames arrivèrent, essouflées, emmitouflées dans leurs fichus, les sabots claquant sur la terre glacée. Tour à tour, chacune me dévisagea, attendant que je leur explique pourquoi leurs enfants les avaient forcées à abandonner leur foyer douillet pour les suivre dans le froid piquant d’un lundi matin.

Je me penchais lentement, prenant la mine sérieuse de l’archéologue s’apprêtant à dévoiler le tombeau de Tout Ankh Amon. Je me baissais vers le tumulus et en déblayant les mottes de terre gelée, j’en dégageais le sac avec moult précautions, l’ouvrait devant les témoins abasourdis.

Un soupir de surprise général fusa dans la première seconde et un immense cri de joie monta dès la seconde vers le ciel.

– Mon Dieu ! c’est notre pendule !

Les larmes de joies, bientôt, coulèrent sur les joues rouges de froid, des rires s’élévèrent, des cris de joie, des exclamations de surprise et d’incrédulité meublèrent le brouillard du petit matin.

Nous portammes l’objet de ma découverte jusque dans la salle des fêtes. Chaque femme l’examina de près, chacune la reconnut, et toutes voulurent la toucher. Je priais que personne ne la fasse tomber, et qu’elle s’ouvre, dévoilant la supercherie, le vide immense à la place d’un mécanisme parfait...  mais tout se passa bien et la jolie petite pendule de bois verni fit le tour des mains féminines. Puis les vieux firent de même, la tripotant de leurs doigts tordus et tremblants.

Elsa, qui venait de récupérer la pendule magique, traîna sa chaise jusque devant le mur, y grimpa et remis la pendule à son clou. Puis elle invita tout le monde chez elle, aussi bien pour se réchauffer que pour fêter l’évènement.

   – Mais avant, nous allons remettre la pendule en marche ! clama-t-elle.

Je pinçais les lèvres, sceptique et angoissé quant à la suite de ma supercherie... Certes, j’avais redonné l’espoir et le sourire aux habitants du village, me prouvant ainsi que ce n’était bien que superstitions et vieilles légendes que cette histoire de pendule du bonheur mais ma joie fut de courte durée car la crainte que mon essai ne se solde par la découverte de ma tromperie, et par l’angoisse que tout le monde ne replonge dans une tristesse encore plus lourde qu’auparavant me mettait extrêmement mal à l’aise.

 

Quelle ne fut pas ma stupéfaction et ma surprise une fois qu’Elsa eut remonté le bouton du mécanisme, une fois qu’elle eut mis le balancier de l’horloge en mouvement, de voir et d’entendre celle-ci se mettre à ronronner comme un chaton ?

   – Mais ?... Qu’est-ce que... ?

La pendule vide de mécanisme égrénait les secondes comme si elle était complète, opérationnelle ! Elsa poussa un peu l’aiguille des secondes et l’on entendit une petite musique merveilleusement agréable : le quart d’heure qui sonnait.

J’avoue que j’étais le seul à être en catalepsie devant ce phénomène inexplicable, surtout pour un rationnaliste comme moi, en l’instant, tandis que tous sautaient et criaient de joie... se moquant de mon incommensurable surprise... Je restais sans voix, au milieu des rires et des cris d’enfants joyeux.

* * *

Mon étonnement est toujours d’actualité, bien que leurs hommes soient tous revenus au village. Rentrés bredouilles et frustrés, ils furent très heureux de retrouver leur pendule du bonheur trônant dans la salle des fêtes, sous un grillage si lourd et solide qu’il faudrait plutôt découper le mur pour voler leur pendule magique. Il fallut que je raconte l’histoire, encore et encore, je dus faire taire mon scepticisme, mes doutes, et surtout mes scrupules, car ma mauvaise conscience me disait que mon ami l’horloger n’aurait pas apprécié ce tour de magie que je leur jouais, moi qui dénonçais le charlatanisme des autres !

Sauf que je n’y étais absolument pour rien ! Je sais, je peux jurer que le boitier de la pendule était vide de mécanisme, mais personne ne m’autorisa à vérifier l’intérieur de la pendule. Le grillage m’en interdisait désormais l’accès...

Je fus sincèrement remercié et en cadeau, le mari d’Elsa m’offrit les clefs du village. Cet honneur me toucha beaucoup et quelques jours après cette grande fête que fit le village pour célébrer le retour du bonheur, je repris moi-même le chemin de mon long pélérinage, bien plus triste que lorsque j’y étais arrivé. Triste de quitter Elsa, dont j’étais tombé amoureux, triste de ne plus jamais pouvoir contempler son regard si brillant, si merveilleux, mais content de leur avoir laissé la pendule que je comptais offrir à ma veille maman...

Parfois, le soir... je plonge la main dans une petite boite de cigares vide où j’ai rangé la centaine de rouages en laiton, en cuivre... je les observe longuement, mon esprit s’évade... et j’entends soudain une merveilleuse petite musique tinter à mes oreilles...

 

 

FIN

 

© auteur : Helena Grantham

texte terminé par Kyle S. 2006-2009

 

 

Par Helena Grantham - Publié dans : NOUVELLES - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
Dimanche 15 novembre 2009

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Commentaires

Magnifique!
Commentaire n°1 posté par Chantal Sayegh-Dursus le 24/06/2009 à 09h30

Je vous en sais grée.

Bien à vous

LUEUR

Réponse de HELENA GRANTHAM le 24/06/2009 à 09h54

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PROFIL

  • : HELENA GRANTHAM
  • helena.grantham
  • : Vous trouverez ici la totalité des écrits d'Helena Grantham, auteur, romancière, poète, ésotériste. Son roman "Amants et ennemis" est édité chez Le Manuscrit.

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