NOUVELLES FANTASTIQUES
FANTASTIQUE
Nouvelle
: 4 pages web
Auteur : Helena Grantham
Année
: 2005
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DESOBEISSANCE
Santiago de Chile, de nos jours...
La maison résonnait des cris de Dimitri depuis près de dix minutes. Il hurlait, poursuivit par sa soeur aînée. Le père, dérangé dans son travail, sortit de son bureau et implora d’une voix
exaspérée :
– Les enfants, j’aimerais pouvoir travailler en paix !
Les pas s’éloignèrent en direction des étages, ce qui fit redoubler le boucan.
Le père soupira et referma la porte de son bureau. De retour à son ordinateur, il recommença ses calculs pour la énième fois.
Ce signal qu’ils avaient repéré la semaine dernière à l’E.S.O. les avait tous rendu fébriles, car il provenait de l’espace. Au Chili, à l’European Southern Observatory, sur le mont La Silla, ils avaient repéré et quantifié ce bruit spécifique. Le doute n’était plus permis : une intelligence extra-terrestre avait répondu au message de bienvenue lancé par Voyageur II ! Tous les astrophysiciens planchaient dessus, depuis, sans relâche.
Du moins, ils essayaient.
Les spécialistes avaient réussi à capter la partie sonore du signal hertzien, le programme l’avait donc transformé en « bruit » puis en langage binaire. Et c’est là que ses collègues et lui intervenaient, ils décryptaient le signal binaire depuis vendredi. étudiant le séquençage, la clé, il pourrait peut-être le traduire. De toute évidence, ce n’était pas gagné pour l’instant... certaines séquences revenaient de façon récurrente. Une, en particulier le perturbait, ces chiffres lui disaient quelque chose, mais quoi...
1110 1101 11111010110 1110 1101 11111010110 1110 1101 11111010110
Rien à faire, il ne parvenait pas à mettre le doigt dessus, mais il aurait pu jurer sur ses enfants que ces chiffres lui étaient familiers...
* * *
A table, Dimitri ne cessait de glousser. Ludivine de son côté, répétait des : "la ferme !"
La mère posa sa fourchette lentement, releva la tête et annonça d’une voix contenue :
– Ecoutez, les enfants, il va falloir vous calmer sinon ce sera sieste pour tous les deux cet après-midi !
La menace horrible calma les enfants.
Deux secondes...
Dimitri gloussa à nouveau en se cachant derrière ses mains.
– Bon, Dimitri, qu’est-ce qui est si drôle ? demanda la mère, dont la patience s’effilochait.
Ludivine, très fâchée, asséna au même instant une méchante gifle à son frère qui ne songea même pas à brailler, chose qu’il aurait faite naturellement, hier encore. Au contraire, il passa de l’hilarité à la stupidité en un temps record :
– On a pas le droit de le dire…
Ludivine leva les yeux au ciel en poussant un rugissement, comme elle le faisait chaque fois qu’elle était à bout. La mère, de son côté, sentait la distribution de fessée arriver au galop :
– Comment ça pas le droit ?
– Tais-toi ! lui intima Ludivine avec un regard lourd de représailles.
La mère foudroya sa fille du regard :
– Il suffit Ludivine ! Et se tournant vers son fils, elle ajouta : Dimitri, répond moi, il est trop tard pour faire des cachotteries à maman, maintenant, qu’est-ce qui est si drôle ?
La lèvre inférieure de Dimitri s’avança brusquement, il fit ses yeux de chien battu :
– On a pas le droit de parler d’eux.
– La ferme ! grondait Ludivine entre ses dents.
La mère se leva, agacée :
– Filez dans votre chambre ; vous y resterez le temps de retrouver la mémoire.
Les gosses disparurent aussitôt dans une galopade infernale et la mère termina son repas en silence. Son mari se laissait accaparer par le décryptage de ce signal hertzien reçu voilà deux jours par leurs satellites, et l’appétit, depuis, l’avait quitté…
* * *
Vers le milieu de l’après-midi, inquiète, la mère voulut amener un petit en-cas aux enfants. Arrivée devant leur chambre, elle tendit l’oreille : Ludivine et Dimitri parlaient à voix basse. Elle colla l’oreille à la porte quelques secondes, puis se recula, surprise et stupéfaite. Elle distinguait une troisième voix !
Elle redescendit à la cuisine, posa le plateau et pénétra dans le bureau de son mari. Il était si concentré qu’il ne l’entendit pas.
– Chéri, il se passe des choses étranges avec les enfants.
Il se frotta les yeux, guère réceptif :
– Ahh...
Une lueur d’angoisse passa dans le regard de la mère :
– Je suis sérieuse ! Ils sont dans leur chambre, ils ne cessent de parler à voix basse. Mais j’ai entendu une autre voix, une voix très grave…
Un œil fixé sur les chiffres qu’affichait l’écran, un autre sur les chiffres précédents, le père éluda :
– Ils jouent sur l’ordinateur, voilà tout !
Le visage de la mère se crispa :
– Je t’en prie, chéri, fais moi grâce de ta condescendance ! Aucun jeu des enfants ne parle ainsi, aucun de leurs jeux n’a cette voix profonde de baryton !
Légèrement agacé, le scientifique soupira, consentit à quitter ses calculs et grimpa l’escalier. Après avoir collé son oreille à la porte, il écouta et à son tour, entendit la voix d’outre tombe. Il ouvrit la porte à la volée, faisant sursauter les enfants. Ils étaient assis tous les deux devant l’ordinateur de Ludivine.
L’ordinateur était éteint…
Le père s’assit sur le lit de sa fille, se pencha en avant, les coudes sur ses cuisses et dit :
– Comment est-il possible que dans notre famille, il puisse y avoir des cachotteries, Ludivine ?
Dimitri baissa la tête, coupable. Mais Ludivine soutint le regard inquisiteur du père.
– Vous aussi, vous nous avez toujours fait des cachotteries depuis qu’on est nés. Alors on a bien le droit d’avoir un secret.
Le père baissa la tête une seconde.
– Ludivine, si c’est un secret que vous avez, vous pourrez le garder, je te le promets, mais maman a entendu une voix, ici-même, dans votre chambre. Une voix qui ne provenait pas de vos jeux vidéo. Alors, ma question est simple : avec qui parliez-vous ? Il fixa Dimitri : Avec qui parliez-vous, Dimitri ?
Le gamin eut une expression horrifiée :
– Ils veulent pas qu’on le dise !
– Mais qui ? s’écria la mère, au bord des larmes.
Ludivine s’arrachait les cheveux devant le peu de résistance de son frère.
– Bah... eux ! piaulait l’enfant d’un menton tremblant.
Le père prit son fils dans les bras, l’entraîna dans son bureau. Une fois la porte refermée, il installa son fils sur ses genoux et le câlina. Le gamin mis en confiance se détendit un peu.
– Mon chéri, je ne veux pas vous gronder d’avoir un secret, je veux juste savoir si tout va bien. On est d’accord ?
Dimitri espérait que son père allait l’oublier et il fourra son pouce dans sa bouche.
– Ton pouce ! gronda le père.
Dimitri ôta le pouce et son regard fuyant chercha une réponse.
– Alors, mon bébé, d’où vient cette voix que nous avons entendu, ta mère et moi ?
– C’est l’ordinateur qui parle à Ludivine.
Le père laissa échapper un rire bref :
– Quel jeu aviez-vous mis, qui parle avec une voix grave ?
Dimitri oublia les consignes, et devant l’erreur de son père, il redevint prolixe :
– Ah non c’est pas un jeu, c’est juste l’ordinateur qui parle avec Ludinive, et on a pas le droit de le dire : c’est un secret.
Le front paternel retrouva ses rides...
– Il parle avec Ludivine, d’accord, on va dire ça. Et il parle de quoi avec Ludivine ?
Dimitri secoua sa main, épaté :
– Il lui apprend à parler sa langue et c’est drôlement compliqué mais Ludivine elle y arrive vachement bien !
Le père jugea que ses gamins lui avaient fait perdre assez de temps.
– Je vois, merci mon bébé d’avoir répondu à mes questions, tu vois, c’était pas sorcier !
Le bambin fila sans demander son reste : le père l’entendit grimper les marches quatre à quatre.
* * *
Le soir, à l’heure du dîner, les deux enfants semblaient ne pas avoir faim. Pourtant, ils n’avaient guère eu le loisir de déjeuner. D’inquiète, la mère était passée au niveau supérieur : elle était alarmée.
Faisant mine de porter un plateau repas à son mari, elle entra dans le bureau :
– Tu as vu ce changement de comportement en si peu de temps ? Je ne reconnais plus nos enfants ! J’ai peur, Boris ! Je suis mortellement inquiète, tout ceci n’est pas normal !
De nouveau rappelé aux vicissitudes de la vie familiale, le père soupira de nouveau :
– Si j’arrive à terminer mes calculs, ce sera un vrai miracle ! Okay, ils sont à table ? Laisse les-y, j’en ai pour un petit quart d’heure !
Le père passa de son bureau à son atelier, fouilla dans les tiroirs, sortit du matériel divers, un rouleau adhésif, du fil et il monta avec tout ceci aux étages. Il bricola rapidement et lorsqu’il réapparut enfin, il dit à sa femme :
– J’ai terminé, c’est bon, fais-les sortir de table : nous allons être fixés d’ici très peu de temps.
Les deux gosses sortirent de table, allèrent se laver les mains, Ludivine fila droit dans la chambre, suivi par un Dimitri plus modéré.
Pendant ce temps-là, les parents, dans le bureau, suivaient en direct le manège de Ludivine. Elle s’assit devant son ordinateur éteint et attendit. Dimitri, lui, préféra rester sur son lit, au loin. Il était très mal à l’aise, se triturait la lèvre inférieure frénétiquement…
L’ordinateur s’alluma d’un coup, comme ça, inexplicablement, et les parents poussèrent une exclamation stupéfaite en voyant une créature virtuelle d’animation apparaître, un curieux mélange gris acier de Shrek-Predator... Elle sourit à Ludivine et lui parla rapidement dans une langue totalement incompréhensible, puis, brusquement, comme si cette créature était douée d’intelligence et d’intuition, elle tourna la tête vers la caméra qui avait été dissimulée sur l’étagère, en haut du mur, elle fixa les deux parents et ses yeux gloguleux devinrent deux fentes. Le père sentit une coulée de sueur froide lui dégouliner entre les omoplates…
La créature ajouta sur un ton devenu agressif :
– Zah ruiz sagem mir’mikrive ! Tak riem chure pagess !
Ludivine, à son tour, se retourna vers la caméra, son visage était déformé par la colère et la déception.
– Ké, ké !! zah ruiz meg nosto taparieff ! » s’exclama-t-elle d’un ton de désaccord tandis que l’écran redevenait noir.
Le père entra comme une furie dans la chambre, vira Ludivine de sa chaise, se baissa sous le bureau et arracha la multiprise de l’ordinateur. Puis, il débrancha l’écran et l’emporta avec lui… Il revint prendre le PC et la caméra...
La mère, effrayée au plus haut point, retenait des larmes qui ne demandaient qu’à couler. Dimitri, toujours assis sur son lit, maltraitait sa lèvre inférieure, les yeux fuyants. Ludivine était pâle, gardait un silence buté, mais ses yeux disaient clairement qu’elle était agacée et frustrée par l’attitude de ses parents.
Le père brancha la caméra sur son ordinateur et se passa et se repassa le film des centaines de fois, tandis que la mère les envoyait à la salle de bain.
– Allez, brossez-vous les dents, et au lit tout de suite, pas de discussion !
Ludivine était devenue muette. Elle ne disait plus un mot. Elle obtempéra en silence. Son visage était fermé comme une huître. La mère emporta Dimitri dans ses bras.
– On va dire au revoir à Papa, Dim, viens !
Une fois dans la salle à manger, la mère s’assit à côté de son fils.
– Mon chéri, est-ce que tu sais ce que cette personne a dit à Ludivine ?
– Non, il m’a pas visé avec son rayon magnétique vert.
– Quel rayon vert ?
Dimitri écarta les mains comme si c’était l’évidence même :
– Ben sa machine pour apprendre à traduire sa langue !
– Mais... Ludivine, est-ce qu’elle comprend ce qu’il dit ? Est-ce qu’elle répondait dans sa langue ou bien en français ?
Dimitri fit un effort intense pour se souvenir, puis il dit rapidement :
– Ben j’ai compris ce qu’elle disait moi, ça veut dire qu’elle parlait en français.
La mère remercia le ciel et demanda au petit :
– Et que disait Ludivine ?
– Elle expliquait aux autres qu’on habitait à Santiago, et que ça se trouvait au Chili.
– C’est tout ?
– Oui, je crois... Ludivine se rappelait plus si on habitait au 29 ou au 39, rue de l’Université.
La mère mit sa main devant la bouche pour s’empêcher de hurler, presciente d’un scénario d’enfer.
– Mon Dieu !
Pendant ce temps, le père décortiquait le film. Ses calculs importants étaient oubliés, laissés en plans. Il avait une autre priorité désormais !
Vingt deux heures s’approchaient à grands pas, à l’horloge. Le père passait toujours la bande au crible, l’écran faisait défiler des kilomètres de chiffres binaires depuis près de trente minutes. Soudain le père poussa un Euréka de satisfaction !
– Ouais ! Génial ça !
Il avait réussi à trouver une corrélation entre le langage de Shrek, transcrit en binaire et le signal de l’espace, sur lequel il planchait depuis une semaine. Il fit encore quelques calculs rapides et rembobina la cassette video, plutôt fier de lui.
La créature disait à l’enfant :
– Maintenant qu’on sait où tu habites, si tu veux toujours nous connaître réellement, dis-le nous et nous viendrons te chercher ce soir, à vingt-deux heures précises. Nous n’avons plus besoin de ton frère, il ne correspond pas aux normes.
Ensuite la créature plissait ses yeux, tournait la tête vers la caméra en ajoutant :
– Ces adultes deviennent agaçants, il va falloir les neutraliser.
Et Ludivine, après s’être retournée vers la caméra s’écriait, pas d’accord :
– Non, non ! Ces adultes sont nos parents !
Le Père pâlit, son regard horrifié se tourna vers l’horloge : vingt deux heures, une minute…
Le père fonça comme un dératé dans la chambre des enfants en hurlant :
– Non !!!!!
Lorsqu’il arriva là-haut, le vortex impressionnant se refermait, les papiers divers retombaient, la chambre reprenait son aspect rassurant. Dimitri, les yeux grands ouverts, semblait totalement déconnecté du monde. Cramponnée au pied du lit, sa femme tentait de résister à l’attraction monstrueuse du vortex tout en protégeant le petit.
Le lit de Ludivine était vide…
Le père tomba à genoux, la tête dans ses mains, se mit à hurler de détresse :
– J’aurais dû comprendre
! J’aurais dû comprendre !
Les enfants sont souvent bornés, tétus, n'en font qu'à leur tête, ils n'écoutent pas leurs parents,
ils sont rebelles à l'obéissance, à la confiance, aux conseils...
Ils le payent très chers.
© Auteur : Helena Grantham, 2005
Traces de pas...