FANTASTIQUE
                                                           Nouvelle : 7 pages web
                                                       Auteur : Helena Grantham
                                                                  Année : 2005


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                                               DISPARITIONS AU PENSIONNAT


Depuis les années 1920 circule une légende à propos de la disparition incroyable de deux jeunes filles. Elles auraient disparu du pensionnat des Douze Chênes. Ces jeunes filles étaient de bonnes familles, élèves studieuses d’un pensionnat de fort bonne réputation dans la région.

La maréchaussée, puis la police, menée par deux inspecteurs dépêchés tout spécialement de Paris, vinrent enquêter, mais les deux jeunes filles demeurèrent introuvables. Le temps passa, les années défilèrent, et on les oublia.

La légende était née…

 

 

Chaque soir, après le dîner, les jeunes filles regagnaient leur chambres qu’elles partageaient à deux, étudiaient jusqu’à neuf heures du soir, heure à laquelle sonnait le couvre-feu. Ensuite, le pensionnat sombrait dans le silence, la nuit recouvrait la forêt environnante de son manteau étoilé, et c’est là que les phénomènes étranges avaient commencé… confia Mademoiselle Berger, la surveillante générale, lors de son interrogatoire. Elle ajouta que depuis la rentrée scolaire, elle avait du intervenir moult fois, pour ramener l’ordre.

 

Mademoiselle Berger narra cet incident qui s’était déroulé au réfectoire, lors du dîner, le jour de la fameuse visite au Musée de Mythologie Orphique. Madame la Directrice avait eu l’oreille tirée par le brouhaha incessant provenant de la table quatre. Elle avait lancé un regard lourd de reproches à Mademoiselle Berger qui avait aussitôt rappelé tout le monde à l’ordre en tapant deux trois fois avec son marteau sur le petit billot de bois.

Cependant les chuchotis excités de la table quatre reprirent de plus belle, quelques secondes après. Madame la Directrice se vit dans l’obligation de convoquer chacune des quatre élèves, afin de leur remémorer le règlement, en privé. Elles restèrent ensuite consignées dans leurs chambres au lieu de profiter de la sortie prévue de longue date aux Jardins botaniques.

 

Par la suite, tous les professeurs et même Madame la Directrice, purent attester que les jeunes filles de la table quatre faisaient des messes basses sans arrêt. Elles devisaient, se concertaient sans cesse, chuchotant dans le parc, dans les rangs jusque dans les couloirs, et même en cours. Cela créait un désordre inadmissible, qui perturbait toute la classe.

Madame la Directrice fit planer la menace du conseil de discipline sur les quatre jeunes filles, cela n’eut aucun effet sur elles puisque les chuchotis perdurèrent…

 

Elles furent privées de sorties fort longtemps, consignées fort souvent, firent plus de lignes et de punitions que n’en avait jamais faite aucune élève punie depuis un siècle et subirent même des châtiments corporels par quelques uns des professeurs, pour leur insolence récidiviste. Rien n’y fit, elles continuaient de murmurer entre elles, comme si les règles de conduite n’avaient jamais été inventées ! La courbe des résultats scolaires des deux disparues pour le trimestre avait suivi celle de leur conduite : déplorable…

 

Madame la Directrice, exaspérée, écrivit aux parents respectifs, regrettant la conduite inqualifiable de leur progéniture, et les priant instamment de veiller à remettre les choses en ordre pendant les vacances de Noël.

Madame la Directrice fut rassurée de constater qu’à leur retour aux Douze Chênes, le cinq Janvier 1920, les jeunes filles semblaient avoir compris la leçon. Elle s’en félicita et la routine, de nouveau reprit ses droits. 

 

Jusqu’à cette nuit où le hurlement hystérique de Mademoiselle Berger prouva que ce calme apparent n’avait été qu’un leurre. Tirée du sommeil par des gloussements et des chuchotis incessants, Mademoiselle la surveillante générale s’était trouvée dans l’obligation de se lever et d’aller inspecter l’Aile Ouest du manoir. Parvenue au fond du couloir, près de la chambre de Mesdemoiselles Agathe Montorgueil et Alix Le Royer, elle avait vu de la lumière filtrer sous le bas de la porte. Fâchée de n’être point respectée par des élèves avec qui elle avait toujours eu de bonnes relations, vexée et frustrée de toutes ces cachotteries, elle s’apprêtait à entrer dans leur chambre, pour les tancer vertement lorsque le rai de lumière sous la porte devint si… vif que Mademoiselle Berger fut stoppée net dans son élan. Cette luminosité n’avait rien de normal, bien trop… lumineuse ! surnaturelle !!

Mademoiselle Berger stipula dans son témoignage aux autorités, qu’elle avait eu fort peur. Néanmoins, son devoir commandait d’aller  y voir, et rassemblant tout son courage, elle avait tourné la poignée, poussé la porte. Ensuite, elle avait été obligée de donner l’alerte.

Car la chambre était vide…

 

Ce fut un véritable branle-bas de combat ! Tout le pensionnat était sens dessus dessous ! Madame la Directrice fit réveiller tout le monde, du rez-de-chaussée aux combles ; les jardiniers, les hommes à tout faire, le chauffeur, les femmes de chambres et les femmes de charges, les cuisinières, les filles de cuisine. Tout ce beau monde reçut la consigne expresse de fouiller le parc jusqu’aux bois avoisinants, tandis que les professeurs, surveillantes,  et Madame la Directrice elle-même, inspecteraient le manoir et ceci plus d’une fois.

On ne trouva aucune trace des deux élèves disparues…

La maréchaussée, alertée, passa la chambre des deux jeunes filles au peigne fin. Elle passa le manoir au crible, les bois à la loupe…

En vain.

 

Outrée, acculée, se ventilant furieusement, Madame la Directrice n’eut d’autre option que de prévenir les familles des deux élèves. Ce qu’elle redoutait arriva, plusieurs parents effrayés par le scandale qui touchait les Douze Chênes,  décidèrent de retirer leur progéniture du pensionnat. Humiliation suprême pour cette institution bicentenaire, la coupe de la honte bue jusqu’à la lie… Trente années de sacrifice et de privations ruinées, réduites à néant par deux petites gourgandines de la moyenne bourgeoisie ! Ce camouflet essuyé aigrit fortement le caractère de Madame la Directrice  qui en perdit son langage châtié lors d’une entrevue avec la police.

 

 

 

Non loin de là, le fils du pasteur, qui partageait des sentiments avec la jeune Alix Le Royer, refusait sa disparition comme un coup du sort et une fois la police repartie à Paris, une fois la maréchaussée défaitiste rentrée en ville, il continua les recherches, seul d’abord, fouillant l’immense parc, les bois, la forêt, les dépendances du pensionnat, le pensionnat lui-même, sans toutefois en avoir eu la permission. Il fouilla la chambre de sa bien-aimée, chaque tiroir, chaque vêtement, poches, secoua chaque livre, lut chaque cahier, il inspecta chaque chose susceptible d’en dissimuler une autre… tâta les murs, inspecta le plancher.

Rien !

Rien qui soit susceptible de l’éclairer, mais il se heurta à un journaliste qui, comme lui, avait décidé de fouiner et de comprendre. Les deux hommes, après une brève empoignade dans l’obscurité, se présentèrent. Le journaliste, à l’esprit vif et visionnaire qui voyait déjà son nom à la une des journaux, proposa au fils du pasteur de faire équipe. Le jeune homme, nerveux et pâle, n’eut aucune objection.

Mais les deux jeunes filles demeurèrent disparues…

 

Le jeune homme, l’esprit retourné à la bêche à rechercher sa bien-aimée, s’en rendait malade, il perdait l’appétit et tout intérêt pour son aspect séduisant. Il  sombra bien vite dans la dépression nerveuse. Fiévreux, il délirait, ayant perdu toutes ses forces et son énergie. Lorsqu’il perdit connaissance en pleine messe, les médecins le forcèrent à s’aliter.

Dernier limier en course, le jeune journaliste sollicita une entrevue avec Mademoiselle Berger. Cette dernière, soulagée et flattée de voir qu’une personne au moins s’intéressait à l’affaire, ne se fit guère prier. A nouveau, la vieille Demoiselle raconta ce que tout le monde savait déjà....  Les chuchotements au fond du couloir, la lumière aveuglante et la chambre vide. Le reporter, impressionné par les faits, demanda si Mademoiselle Berger avait remarqué un détail autre, mis à part le fait que la chambre était vide ? Elle fouilla sa mémoire quelques secondes agaçantes puis leva les yeux vers la haute fenêtre avec une expression de réminiscence : en effet, en pénétrant dans la chambre, elle avait noté l’odeur caractéristique d’une bougie récemment soufflée, à moins que ce ne fut celle d’une allumette consumée. Mais, à son grand regret, elle se désolait de ne pouvoir en dire plus.

Notre journaliste, continuant sur sa lancée,  demanda avec une indifférence fort bien imitée si Mademoiselle Berger n’avait point remarqué de fait troublant avant l’épisode du réfectoire…

La Surveillante générale hocha la tête avec une conviction telle que le jeune homme put ressentir l’émergence d’une piste. Elle témoigna de cette journée particulièrement ensoleillée de la fin septembre où la classe s’était rendue au Musée de Mythologie Orphique, visite qui semblait avoir passionné au moins quatre des élèves puisque le gardien du Musée, un vieil homme au regard de sphinx, avait dû faire entrer Mademoiselle Berger par la porte de secours, suite à la requête pressante du chauffeur : il manquait des élèves à l’appel. Le gardien, à qui cette nouvelle avait fait pousser un ricanement qui ressemblait à un hennissement de cheval, les avait précédé dans la salle de la Théogonie d'Hésiode, VIIIe siècle av. J.-C. Le vieux gardien crut bon d’expliquer, comme si la chose pouvait avoir un quelconque intérêt pour une vieille fille désséchée et un chauffeur inculte :

   – Eros constitue, avec Chaos et Gaïa, une des trois divinités primordiales de la théogonie orphique. C'est le seul des trois qui n'engendre pas, mais qui permet à Chaos et Gaïa de le faire. Les romains en ont fait leur Cupidon. Mais c’est le même galopin : c’est Eros.

    Merci pour tous ces renseignements hautements scientifiques, grommela le chauffeur.

Mademoiselle Berger venait de retrouver ses quatre élèves manquantes. Les demoiselles semblaient figées, comme en transe, devant la statue du bel Eros amoureux, penché sur la non moins sublime Psychée...

Mademoiselle Berger se pencha sur la petite plaque de cuivre et lut :

   – Eros, dieu Grec de l’Amour.

La voix douce de Mademoiselle Berger sembla lentement les ramener sur terre et si la Surveillante crut bon de les réprimander, l’incident fut classé sans suite et ne fut jamais signalé à Madame la Directrice. Le journaliste demanda à Mlle Berger si, au cours de cette visite au Musée, elle avait remarqué quelque chose où quelqu’un qui puisse avoir eu un rapport direct ou indirect avec les jeunes demoiselles, voire le pensionnat.

La charmante vieille fille plissa le front, remontant les événements, le journaliste pouvait presque l’entendre réfléchir, puis un éclair de souvenir amena sur les lèvres de Mademoiselle Berger un tressaillement. Elle rapporta qu’en effet, se trouvait là un jeune monsieur, comptable dans une banque de son métier. Elle crut bon d’ajouter qu’elle avait souvent vu ce jeune monsieur aux côtés de mademoiselle Agathe Montorgueil, au pique-nique donné après la fête des prix en Juin dernier. Elle rougit et ajouta encore que la façon dont ce jeune monsieur tenait mademoiselle Montorgueil montrait qu’ils étaient très intimes.

 

Le journaliste remercia moult fois la vieille Demoiselle qui rougit à nouveau d’avoir pu rendre service. Il sentait le voile du mystère lentement se soulever sur cette nébuleuse affaire, se rendit sans attendre au Musée d’Art, tenter d’y interroger le gardien. Malheureusement, le thème n’était plus aux Grecs, mais aux Romains et c’était un jour chômé pour le gardien.  Le journaliste en mal de célébrité fit demi-tour, dépité. Il fit le tour de toutes les banques locales, à la recherche d’un jeune comptable éploré, mais il en fut pour ses frais. On lui signala toutefois un guichetier très perturbé, qui d’un coup n’avait plus donné de ses nouvelles depuis la St Valentin, il n’était même jamais venu chercher son solde de tout compte. Notre journaliste, guère plus avancé, admit que tout ceci était très intriguant, puis il prit congé, se rabattant sur la liste des noms d’élèves qu’il avait obtenue grâce à la gentillesse d’une vieille Demoiselle sensible à son charisme journalistique.

Il rendit à chacune d’entre elles une courte visite, les interrogeant très longuement, posant des questions subtiles et judicieuses, qu’il jugeait plus pertinentes que celles posées précédemment par les deux inspecteurs.

 

L’hiver laissa la place au printemps...

Les Douze Chênes quittèrent leur allure solennelle et immaculée pour un manteau de fleurs et de rosée… L’immense pelouse du parc devint un tapis de pétales blanc et rose. La routine de nouveau, s’était installée, et Madame la Directrice tentait de faire oublier aux parents d’élèves ce malheureux épisode.

Le journaliste, épuisé, avait interrogé chaque jeune fille, devant patienter fort longtmps, entre chaque cours ; mathématiques, orthographe, grammaire, sciences naturelles, histoire, géographie, histoire de l’art, physique-chimie, musique, rythmique, puériculture, savoir-vivre et maintien, couture ; une perte de temps astronomique, mais il se consolait en se répétant que les pertes de temps astronomiques révélaient parfois de grandes étoiles...  Comme pour lui donner raison, la jeune fille qu’il interrogeait dans la matinée lui confia des choses fort intéressantes : à savoir que souvent, se promenant dans le parc, à l’ombre des douze chênes centenaires ; elle avait surpris par le plus grand des hasards, les conversations de ces quatre demoiselles. Elles se confiaient et se consolaient l’une l’autre. D’après ce qu’elle en avait compris, les quatre avaient offert leur coeur ; Agathe et Alix  auraient été amoureuses depuis l’été dernier de deux jeunes hommes de la ville, au grand dam de leurs parents qui trouvaient que la fréquentation de ces jeunes gens – qui n’étaient pas de leur condition sociale – était déshonnorante, humiliante… Et ces deux filles étaient totalement paniquées parce qu’elles étaient menacées par leurs propres familles de se voir retirées du pensionnat si elles ne mettaient fin à ces relations qui couvraient de honte leurs parents et faisaient se retourner dans leur tombe les ancêtres des Montorgueil et des Le Royer !

 

Légèrement dégoûté, le journaliste demanda quand cette conversation surprise par hasard avait-elle eu lieu, et la jeune élève, devenue écarlate, avoua qu’elle ne se souvenait plus, mais que les douze chênes avaient encore leur feuillage. Le journaliste remercia la jeune élève qui implora que tout ceci restât entre eux.

En éliminant les uns après les autres les noms des jeunes filles interrogées, il eut un premier choc en réalisant que les deux élèves qui avaient quitté les Douze Chênes n’étaient autre que les deux demoiselles qui partageaient la table quatre avec Mesdemoiselles Montorgueil et Le Royer, et qui, elles deux n’avaient pas disparu.

Le deuxième choc, il l’eut dans l’escalier principal. Il poussa un juron sonore qui résonna sous la voûte en ogive : les prénoms des quatre jeune filles de la table quatre commençaient tous par un A…

   – Bigre ! le mystère s’épaissit !

Il rendit visite à son ami Guillaume, le fils du pasteur ; toujours malade, toujours brisé. Il faisait pitié à voir et le journaliste se promis en le dévisageant, de ne jamais tomber amoureux. Il lui relata les dernières brèves nouvelles, notant au passage l’étincelle d’intérêt dans les yeux éplorés lorsqu’il fit allusion à Eros et Psychée, et il prit congé rapidement. Il devait attraper le train pour Paris.

 

 

 

Une fois au domaine des Brissac Mornay, il attendit que Mademoiselle Amélie daigne le recevoir, elle semblait fort occupée car il patienta fort longtemps. Lorsqu’elle entra enfin dans le petit salon, il se dit qu’elle ressemblait à un ange essoufflé. Sa respiration était haletante, mais son regard extatique, elle semblait flotter sans cesse sur un nuage moelleux, contempler quelque chose que lui ne voyait pas. Une fois qu’il eut entendu la demoiselle s’exprimer, il soupçonna l’ange d’abuser de quelque substance aphrodisiaque…

Faisant fi de ses soupçons, notre fougueux journaliste l’interrogea, questionnaire mis au point, affiné au fil d’un temps astronomique…

 

Il apprit ainsi que les deux jeunes filles disparues n’étaient ni mortes ni enlevées, mais qu’elles avaient simplement... changé de dimension.

Le journaliste plaqua un sourire des plus idiot sur son visage, et l’impression que ce doux ange aux yeux de madone fumait de l’opium se confirma lorsqu’elle lui révéla en retenant à grand peine son hilarité, un grand secret :

   – Mademoiselle Berger, la surveillante générale, a une vraie passion pour l’ordre alphabétique…

Il soupira. Voilà qui mettait fin à l’énigme mystérieuse des prénoms en A…

Dès qu’il aborda le sujet de la fameuse sortie au Musée d’Histoire Grecque, il ne put rien tirer d’autre de son interlocutrice. Elle se borna à cette version pour le moins ésotérique du changement de dimension… et notre journaliste prit congé, laissant une Amélie extatique parler aux anges en vers…

   – Allons bon, une poète... marmonna-t-il en secouant la tête avec mépris.

Lorsqu’il prit la direction du chateau des Saintonge, il constata un fait troublant : les deux familles étaient voisines, deux propriétés mitoyennes séparées par une simple haie de bougainvillées. Et lorsqu’il salua Mademoiselle Aurore il était intimement convaincu qu’il avait mis le doigt dans une drôle d’intrigue. La jeune fille avait exactement ce même regard extatique, elle parlait avec ce même détachement des choses terrestres, elle souriait aux anges de la même façon que Mademoiselle Amélie et il en ressentit un profond malaise, ainsi qu’une abyssale frustration.

 

L’interrogatoire se déroula comme le précédent, il apprit néanmoins que Agathe et Alix avaient des secrets, chose dont tout le monde aux Douze Chênes s’était vaguement douté depuis le début de cette triste affaire…

Il usa de toute sa patience, déploya des trésors de diplomatie et mit tout son charisme en oeuvre pour cuisiner  la jeune Aurore. Il fit remarquer avec la niaiserie la plus innocente du monde qu’il était étonnant que deux jeunes jolies filles comme elle et Mademoiselle Amélie, n’aient point de prétendant.

Aurore se mit à rire, un rire charmant :

   – Et pourtant, n’ai-je point l’air amoureuse ? s’enquit-elle, angélique.

Mais le reste fut silence. Elle semblait au moins aussi hermétique et extatique que son amie Amélie…  Décidément, elles devaient être très proches, l’une et l’autre, consommer les mêmes substances illicites... Le rire de l’ange aux cheveux de feu ne cessait plus, il en fut un soupçon irrité, se leva et prit congé.

Il avait à peine posé la main sur la rampe sculptée de l’escalier d’albâtre qu’il entendit la jeune fille citer quelques rimes étranges et il eut envie de trépigner…

Elle aussi elle poétisait ? Quelle était cette sombre farce ?

 

Surmontant sa répulsion pour les rimes, il fit demi-tour sur la pointe des pieds, tendit l’oreille à ce quatrain qui parlait d’un malheureux garçon, de brûlants baisers, d’une autre disparition, d’un guichet délaissé…

Il soupira d’agacement : la poésie avait toujours été du chinois pour lui.  Persuadé que la folie s’était emparée de ces deux jeunes sylphides, de sombres déductions se profilant sous son chapeau, notre journaliste quitta le château en se promettant de ne jamais tomber amoureux !

 

 

 

Il rentra aux Douze Chênes, voyant déjà l’article et la gloire lui échapper, se rendit auprès de son ami Guillaume, faisant renaître une lueur d’espoir dans les yeux cernés, dès qu’il eut franchi le pas de la porte.

Hélas, l’oreille basse, il ne put que lui résumer le peu qu’il avait glané, les soupçons qu’il avait accumulé, et des déceptions qu’il collectionnait.

Guillaume sombra de nouveau dans le mutisme borné lorsqu’il entendit le journaliste annoncer qu’il laissait tomber l’enquête, ordre lui ayant été donné de rentrer au journal. Il était franchement navré de lâcher ainsi le jeune homme mais son rédacteur en chef voulait du concret, des faits, preuves à l’appui, et à vrai dire, il n’avait que des présomptions de jeunes filles droguées qui allaient finir leurs jours à parler aux anges dans un hospice de moniales.

Laissant le fils du pasteur broyer du noir, il rentra à la pension faire ses bagages.

 

 

 

De nouveau, Guillame se retrouva seul face à sa solitude, à ses questions sans réponses. Le médecin, à défaut de le voir sorti d’affaire moralement, le jugea guérit physiquement. Il fut autorisé à se lever et à prendre un peu d’exercice dans le parc s’il voulait conserver sa belle allure.

Mais Guillaume se moquait de son allure, plus rien ne l’interessait, il était mort, anéanti, depuis le jour où Alix avait disparu.

Il se mit à errer dans les bois, dans le grand parc des Douze Chênes, éprouvant le besoin de revoir les endroits où il avait été heureux en compagnie de sa douce Alix. Mais chaque fois, le doux visage, le regard limpide se rappelaient à lui et il fermait les yeux hermétiquement, implorant le ciel de mettre fin à sa souffrance, à ses tortures, en l’aiguillant sur un indice, une piste, un miracle ! ou simplement une potion magique qui lui ferait perdre la mémoire !  

Le miracle en question vint à lui au presbytère, tard dans l’après-midi, en la personne de Marinette, une des soubrettes créole du pensionnat voisin, rose de confusion devant le grand jeune homme. La jeune bonne lui confia qu’elle avait entrepris cette démarche envers lui, fâchée de voir le fils de leur Pasteur respecté, se laisser mourir d’amour pour une belle indifférente qui s’était envolée sans lui….

Guillaume pâlit, honteux que tout un pensionnat soit au courant de son attachement pour Mademoiselle Le Royer, et il rabroua la jeune domestique en lui demandant d’en venir aux faits ! Il n’avait pas le cœur à entendre des médisances sur sa bien-aimée ! 

La soubrette rabrouée obtempéra en boudant et confia à Monsieur qu’elle savait bien des choses mais que personne, parmi ces messieurs de la police n’avait songé à lui demander. A ces mots, Guillaume la pressa de questions, la secouant par les épaules ! La jeune soubrette ne se fit guère prier :

   – Ces Demoiselles Agathe et Alix partageaient la même chambre. Un matin, alors que j’étais occupée à changer leurs draps, j’ai trouvé sous leurs oreillers des bouts de papier chiffonnés au contour brûlé, ces papiers avaient une odeur fort bizarre, comme du citron et contenaient des messages codés, qui ressemblaient fort à des incantations. Quelques jours plus tard, fortement inquiète, j’ai sollicité la permission de parler sincèrement à ces deux Demoiselles qui, bien entendu, m’accordèrent un peu de leur temps. Je leur demandais si des fois elles ne s’adonneraient pas à la magie où à la sorcellerie ? Ces deux Demoiselles s’étaient esclaffées d’un rire amusé, sans malice aucune. Puis Mademoiselle Alix m’avait confié un secret : «  Ne vous inquiétez point pour nous, Marinette, la seule magie que nous pratiquons se trouve dans ces quatrains et c’est l’Amour ! ».  « Eros, ô Eros ! » avait chantonné Mademoiselle Agathe. « viens enlever ta Psychée ! »

A ces mots, Guillaume sentit son cœur s’emballer comme un moteur surchauffé : Alix  aurait  été  amoureuse  d’un autre ? Marinette était moitié désolée d’avoir mis ce pauvre Monsieur dans tous ses états, et moitié ravie qu’il sache que sa bien-aimée l’avait abandonné pour ce Eros, rival malhonnête, et que Mademoiselle Alix ne méritait pas qu’il se brise le cœur sur cet abandon.

Plongeant une main dans la poche de son grand tablier blanc, elle en ressortit les petits papiers au contour brûlé, qu’elle avait lissés au fer à repasser. Elle les lui tendit et le quitta après s’être encore une fois excusée d’avoir été sincère. Elle ajouta avec un battement de cils que si Monsieur avait besoin d’elle, sa chambre se trouvait sous les combles, dans l’Aile Est, près de la grande horloge…

 

Resté seul, la confusion la plus complète régnant dans ses pensées, Guillaume lut et relut ces quatrains. Ils étaient magnifiques et prouvaient que ces deux jeunes filles savaient vraiment ce qu’aimer voulait dire. Ceux tracés de la main d’Alix le déchiraient. Ils parlaient d’un homme amoureux, à qui elle tendait sa main, l’amoureux, transi, courait vers elle… mais cet homme, ce n’était pas lui.

Pas lui…

L’estomac abrasé par le déshonneur, le coeur écrasé par le doute, transpercé par la lame effilée de la jalousie, il éprouva le besoin de marcher, encore et encore. La nuit, lentement, recouvrait monts et vallées. Les étoiles d’or, une par une, s’allumaient. Il arriva à la limite du parc. A gauche, le manoir les Douze Chênes, ombre noire imposante surplombait le lac où s’élevaient déjà quelques volutes brumeuses, à droite naissait la forêt profonde. L’envie d’aller s’y perdre où s’y laisser mourir l’effleura, puis son regard accrocha la grotte reconstituée par quelque riche Abbé, au siècle dernier. Il y vit la Vierge Marie. La statue le dévisageait avec une compassion infinie. Le cœur brisé, Guillaume sentit ses premières larmes couler… Il était épuisé, il ne savait plus quoi faire, il tournait en rond depuis qu’il avait perdu Alix, il avait écumé tous les recours, toutes les possibilités, aussi, de voir cette Mère au regard attendri, qui le fixait avec peine, l’envie soudaine le prit. Il marcha vers elle et lui confia ses peines de cœur. Il parla d’une voix rauque, cassée, souvent il dut se taire sous peine de sangloter comme un enfant… Marie, attentive, l’écouta sans l’interrompre, et si cela ne le soulagea guère d’avoir vidé son coeur, cela lui ôta l’énorme boule qu’il avait dans la gorge, depuis des mois.

Il frissonna, la soirée était fraîche mais il n’avait aucune envie de rentrer.

Pourquoi faire ? Accomplir toujours les mêmes gestes ? Se lever ? se nourrir, se coucher, chercher un semblant d’oubli dans un semblant de sommeil ? Pour se réveiller et retrouver le cauchemar intact au petit matin ?

Non... plus jamais il n’aurait sommeil, plus jamais faim, plus jamais envie d’aimer…  Tous ses espoirs étaient calcinés, partis en fumée.  Il laissa couler ses pleurs dans la nuit, c’était le trop plein…  Il n’en pouvait plus, il devenait fou ! Il montra à Marie les papiers où l’encre fine avait tracé la sentence :

Guillaume pour un autre sera abandonné, il secouait les pièces à conviction d’un abandon planifié en Janvier ! Il relu un des quatrains que la main d’Alix avait tracés, il lui fallu quelques secondes pour réaliser qu’il y voyait comme en plein jour. Grâce à une luminosité irréelle qui se trouvait dans son dos.... 

Lentement, tétanisé par la stupeur, il se retourna, une certaine faiblesse dans les genoux et son cœur se mit à battre, si fort qu’il en était douloureux : au milieu de ce halo de Lumière irréelle, se tenait son Alix, plus belle que jamais… son corps semblait translucide, ses pieds ne plus toucher le sol, ses longs cheveux blonds flotter au vent. Mais quelle était cette magie ?

   – La seule magie mon Amour, c’est Eros ! murmura Alix en lui tendant une main fine.

Et tandis qu’il courait vers elle, éperdu de bonheur, un halo lumineux, irréel, autour de lui naissait…

 

 

 

On ne retrouva jamais Guillaume, on le chercha dans toute la région. Suite au témoignage d’une soubrette affolée qui vint trouver le pasteur, la police fit draguer le lac, présumant qu’il s’y était peut-être noyé par amour. Le journaliste, prévenu de cette troisième disparition, revint enquêter, persuadé qu’il était passé à deux doigt du prix Pulitzer !

Mais il ne trouva rien, si ce n’est ce billet aux vers jaunis qu’il découvrit sous les feuilles mortes, près de la grotte, au fond du Parc :

 

 

Alix tendit une main fine à son bien-aimé.

Sur le visage de Marie, un sourire vint errer.

Pour l’amour d’Alix, il n’eut aucune hésitation,

Se mit à courir et passa dans l’autre dimension.

 

 

 

   

© Auteur : Helena Grantham. 2005

 

 

Par Helena Grantham - Publié dans : NOUVELLES - Communauté : le club du fantastique
Dimanche 15 novembre 2009

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  • : HELENA GRANTHAM
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  • : Vous trouverez ici la totalité des écrits d'Helena Grantham, auteur, romancière, poète, ésotériste. Son roman "Amants et ennemis" est édité chez Le Manuscrit.

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