FANTASTIQUE
                                                       Nouvelle : 3 pages web
                                                   Auteur : Helena Grantham
                                                              Année : 2005

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                                                        VOLEUSE D'AMES !


Un sinistre crépuscule en plein matin. Le ciel, comme un couvercle, semblait encore plus bas que la veille, plus noir.  Le vent charriait des flots de neige à travers les terres nues et glacées. Le ruisseau était gelé, les saules agités par le vent faisaient entendre un sinistre grincement, la neige craquait sous les pas, collait aux semelles.
Gare aux dérapages !

Le vieux cheval gris du menuisier, attelé a la charrette, était assorti aux gens, au paysage, au ciel, et aux sentiments. Aucune tâche de couleur. Même les yeux bleus étaient devenus gris. Un silence de mort.

La neige étouffait le bruit des pas, comme pour respecter l’heure solennelle. Les coeurs, étreints par l'émotion, l'angoisse ou la colère, nouaient les gorges. La montée vers le cimetière, les glissades imposaient au cortège une allure lente et grave.

Le dernier voyage d’Aurélia Loubiou.

Le Père Loubiou menait le groupe des hommes. La mère était à la tête du cortège des femmes, soutenue plus qu’elle ne marchait. Tout derrière, le Pascalou Brottier menait les jeunes.

 

La jeune Aurélia était si belle, son regard extatique de petite fille presque femme toujours montrait le ciel ; on la voyait comme un être diaphane, il émanait d’elle comme une lumière intérieure, éthérique ! Jamais un mot plus haut qu’un autre, jamais une mauvaise parole n’avait franchi ses lèvres, c’était un ange, cette gamine et voilà que la Mort ! l’horrible camarde l’avait emportée en moins d’une semaine à l’heure même où tout le village se regroupait à  l’église, pour prier, supplier, implorer Dieu de baisser les yeux sur leur condition misérable, sur leurs souffrances intolérables.

 

Depuis la Toussaint, la malédiction était sur eux, la Mort rôdait dans le village, elle venait voler le souffle de vie des chères têtes blondes. Les enfants mouraient les uns après les autres. Les adultes résistaient à la maladie, quelques vieux fragilisés avaient trépassé d’angoisse ou bien l’âge les avait rendus cassants comme le verre, mais sacrebleu ! pas un des enfants touchés n’avait survécu à ce mal inconnu, à cette fièvre diabolique ! Le Mal avait envahi leur village de telle façon qu’il effrayait les vieux rebouteux et autres sorcières des collines qui prétendaient pourtant pouvoir tout guérir.  Les remèdes du médecin de la ville ne savaient rien remédier. Tout secours était inutile.

Les yeux rougis par les larmes s’étaient alors tournés en haut, implorant le ciel de sa clémence... Mais le ciel était resté sourd, seule la pluie leur avait répondu, noyant les pleurs ; avant que le vent ne la change en neige… Chacun guettait sur le visage de ses enfants les symptômes de la fièvre qui les emporteraient quelques jours plus tard.

 

Le curé du village le père Gachelin, était effondré, la mine défaite ; ses cheveux broussailleux formant deux touffes grises au dessus des oreilles. Il prononça les mêmes paroles qu’il avait dites la veille, pour le petit Rignac, et l’avant-veille pour la petite Loisel. Il voulait continuer de croire que Dieu existait, il voulait continuer de croire que ce cauchemar était voulu par Sa Volonté, mais le cœur n’y était plus. Sa foi s’était émoussée au fil du temps, lorsqu’il avait mis en terre un enfant par jour, puis ce fut le tour de ses propres neveux et nièces, voilà près d’une paire de semaine, et ce n’était pas terminé. Depuis deux mois, il avait donné la dernière bénédiction à plus de trente personnes. Ses yeux refusaient de se taire et laissaient couler des larmes rebelles, devant l’assemblée endeuillée.

 

 

 

Un soir, alors que le manteau de la nuit venait de recouvrir les monts endormis, que les étoiles ouvraient leurs yeux lumineux, un grand cri monta dans la ruelle. Un cri de terreur mêlé de rage et de haine :

   – Je l’ai vue ! Je l’ai vue l’infâme camarde ! Elle est venue voler l’âme de mon petit fils !

Aussitôt la rumeur fit le tour du village, insidieuse, rampante, laide comme la voleuse. 

   – Je l’ai vue comme je vous vois ! Elle était penchée sur la couche du loupiot tandis que je touillais la soupe sur le fourneau. Et depuis, il ne respire plus !

La pauvre grand-mère bouleversée était encore toute retournée, on la fit asseoir près de l’âtre, on lui versa un petit remontant et les hommes se concertèrent rapidement, de leurs voix qui se faisaient plus fortes à mesure que le verre de la vieille femme se vidait… Tremblante, elle termina sa liqueur de sapin, perdue dans ses réflexions et prit le sol à témoin :

   – Vous allez me prendre pour une fada...  mais, quand j’ai hurlé, la Mort s’est retournée comme si elle était surprise, et pendant un instant fugace, j’ai eu comme l’impression de voir Clotilde ; la pitchoune de la Marie-Jeanne. (Elle posa une main fébrile sur son front moite.) Je crois que je deviens folle… On l’a enterrée le mois dernier, Clotilde... c’est ça ?

 

L’émotion était à son comble au village, certains sentaient que la colère pourrait leur rendre un semblant de courage et ils y jetaient leurs dernières forces. Des milices s’organisèrent. L’on traqua la Mort, on lui tendit des rets, on se cacha, se dissimula, les yeux se firent chats dans les ténèbres, les respirations sifflantes se firent silences, les voix grasseyantes se firent chuchotis. Les hommes attendirent peu de temps, ils avaient eu le loisir de ressasser leur rancoeur contre la voleuse d’âmes.

   – La voilà !  murmura le maréchal-ferrant, dont tout le courage s’était réfugié au fond des bottes, d’un coup.

La Faucheuse sortait de chez le boulanger, tenant dans ses mains une petite lueur falote comme si elle emportait un trésor. Sa longue cape noire flottait lugubrement autour d’elle, horrible, effrayante !

Les villageois sautèrent sur la Camarde dès qu’elle attaqua le tournant. Vincent, le forgeron referma ses gros doigts sur la cape, s’y accrocha fermement. Mais il tomba de tout son long avec sur la neige durcie.

Lorsqu’il se releva, il ne vit que les visages dépités de ses compagnons. Il baissa les yeux sur la cape…  elle lui glissait entre les doigts, devenait fumée…

   – On l’aura la prochaine fois les gars, foi de Vincent !

Mais elle leur échappa la fois prochaine et les autres, elle venait, sournoise, pénétrait dans les chaumières, fauchant les âmes des enfants, fuyant le village par mille chemins différents…

   – C’est pas possible enfin sacredieu ! Ça fait des jours qu’elle nous file entre les pattes, comme si on l’aidait !

   – C’est bien vrai ce qu’il dit l’Etienne, on dirait qu’elle connaît le village comme sa poche, le moindre recoin, le moindre raccourci, la moindre cachette !

Les femmes passaient leurs journées à pleurer et se consoler mutuellement, les hommes passaient leurs nuits à boire et à se monter les uns les autres contre la Voleuse, tout en parcourant les ruelles sombres. La neige recouvrait leurs traces, couvrait le village d’une patine blanche, alors que leurs cœurs étaient polis de ténèbres.

 

 

 

Un soir de décembre, alors que le vent glacé poussait des congères dans les zigs et dans les zags, ils s’étaient embusqués dans la vieille grange du père Brottier; leur Pascalou allait passer sous peu. Sa gorge était remplie d’affreuses peaux rosâtres. Le souffle ne passait presque plus ; un mince filet de vie s’échappait de ses lèvres à chaque respiration. C’était la fin pour lui.

Dans la grange, le froid engourdissait les hommes, rendait leurs membres gourds, les endormait, la gnole ne les tenait pas éveillés longtemps mais soudain, un cri chuchoté les remit sur pied en moins d’une seconde.

   – Attention, la voilà !

La Voleuse d’âmes venait dans leur direction, semblant glisser sur l’étendue blanche. A la lueur de la pleine lune, il était évident qu’elle ne marchait pas. Aucune empreinte ne se creusait dans la neige, sur son passage. La peur leur nouant les tripes, les hommes retenaient leur respiration, bandaient leurs muscles pour l’assaut.

Dès qu’elle fut à leur portée, ils lui sautèrent dessus, l’encerclèrent. Surprise, la Mort ne put s’échapper. Fourches à la main, mâchoires soudées ; les villageois la menaçaient. Pas une trace d’humour.

Le boulanger, Sébastien, mourait d’envie de transpercer la cape de fumée, juste pour voir si la fumée pouvait saigner...

Le boucher leva sa lampe-tempête et le forgeron, avec un rictus haineux, arracha la sinistre cape.

La Mort releva lentement la tête vers eux.

   – Mais c’est Aurélia Loubiou !  glapirent-il d’une seule voix, l’incompréhension la plus totale se lisant sur leurs traits burinés.

   – Laissez-moi finir ma tâche, ordonna d’une voix péremptoire leur douce Aurélia. Je dois porter de toute urgence cette âme à Dieu afin qu’il  puisse la  réveiller .  Si vous me retenez sur Terre,  votre Pascalou sera perdu à jamais.

Plus blancs que la lune, si surpris qu’aucun mot ne franchissait leurs lèvres pourtant habiles à la réplique, les hommes s’écartèrent et laissèrent la Mort repartir.

Aurélia se retourna une dernière fois vers eux, l’allure noble, la tête haute :

   – Vos enfants ne vous appartiennent pas, Dieu vous les a prêté le temps d’une vie. Il est le seul Père ! Ne pleurez plus vos disparus à l’ombre des cyprès car ils ne sont pas disparus bien loin. Ne vous lamentez pas sur le sort de vos enfants, parents, ancêtres, car leurs âmes retournent à Lui ! Réjouissez-vous, au contraire, car ils sont bienheureux ! Bien plus heureux que vous dans cette vallée de larmes !

Sur ces mots dits d’une voix impérieuse, la Mort s’envola… sa petite lueur dans les mains.

 

 

 

Depuis, au village, les gens se sont résignés, ils ont retenu les dires d’Aurélia et accepté que l’horrible Camarde ne soit que l’Ange de la Mort… Ils ne se lamentent plus dans les cimetières, sur les pierres tombales, ils accompagnent leurs disparus, les pleurent sans ostentation. Ils chantent des cantiques, des psaumes ou des louanges, ils évoquent leur souvenir au coin du feu, « Ah, oui, tu dis vrai, Emile aurait adoré ça ! »...  Ils pensent à eux avec nostalgie mais en souriant, ils pleurent et déplorent toujours leur absence, certes, mais doucement, sans apitoiement excessif. Parce qu’ils savent...






                                                                           FIN

 

 

© Auteur : Helena Grantham. 2005

Par Helena Grantham - Publié dans : NOUVELLES - Communauté : LA VITRINE DU LIBRAIRE
Dimanche 15 novembre 2009

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  • : HELENA GRANTHAM
  • helena.grantham
  • : Vous trouverez ici la totalité des écrits d'Helena Grantham, auteur, romancière, poète, ésotériste. Son roman "Amants et ennemis" est édité chez Le Manuscrit.

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