SCIENCE-FICTION
Nouvelle : 12 pages web
Auteur : Helena Grantham
Année : 2005
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CRUELLE HUMANITE
Ils sont là, comme autant de prélats, devant ma cage, comme au zoo, à jeter des bouts de pain, des mégots... des crachats. Les humains: ces êtres hautement évolués, à l'apogée de la
connaissance du bien et du mal, ces gens civilisés, disciplinés, ces êtres qui possèdent paraît-il, le libre-arbitre et la sagesse...
– Ca pue la charogne ici, c'est insupportable !
– Tu crois que c'est quoi ? La dernière des gorilles ? Regarde-moi cette peau noire,
on dirait du cuir... Et ces yeux brillants; comme des billes ! Hey vises-moi ça mais c'est dingue, ça: on dirait qu'elle comprend ce qu'on dit.
– N'importe quoi, faut toujours que tu déconnes hein ?... allez j'me tire,
ça daube trop.
– Ne restez pas là, les 2e classes; circulez; y a rien à voir! Ordre du capitaine
!
Les deux bleus s'éloignèrent en discutant, ils m'avaient déjà oubliée... Enfin seule, soulagée, je ferme les paupières. Ma courte vie défile devant mes yeux moribonds et les derniers
événements y tournent en boucle...
Je revois notre vaisseau se poser en catastrophe pour réparation sur cette
planète inhopitalière, nos tuyères brûlant tout ce qui était vivant sur une circonférence incroyable. Et de nouveau, je me demandais pourquoi cette étrange prédiction me revenait en mémoire.
Etrange et improbable révélation que m’avait faite une vieille miséreuse au coin d’une ruelle envahie par le sable, lors d'un séjour forcé sur ce désert qu'on nommait
Terre...
J'ignore toujours pourquoi; malgré une grimace de répulsion, j'avais accepté que
cette mendiante crasseuse, certainement pleine de poux; cette femme âgée empestant l'urine, prenne ma main pour y lire mon avenir.
Elle voyait quelque chose d'exceptionnel en moi, m'avait-elle dit, esquissant un sourire flétri dévoilant des dents jaunies, déchaussées. Naturellement, on ne se fait pas un ennemi d'une mère en
lui disant que son bébé est magnifique et j'avoue que la flatterie fit son petit effet: je m'arrêtais et lui donnait quelques pièces de monnaie intergalactique qui traînaient au fond de ma
poche.
Ce fut cette clocharde à la respiration sifflante qui me prédit qu’un jour je tomberai aux mains de l'ennemi, qu'il exterminerait tout mon peuple et me jetterait à fond de cale dans leur immense
cargo, mais qu'avant de mourir, d'un seul mot je mettrais un grand homme à genoux...
Sur le moment, c'est vrai, un frisson désagréable m'avait grignoté l'échine : à
la lueur de la réflexion, c'était une histoire à dormir debout, cette prédiction, mais l'idée me plaisait assez. Mettre un grand homme à genoux avant de mourir, un
général, pourquoi pas ? ma foi, c'était un concept héroïque plutôt réjouissant pour le jeune lieutenant fraichement émoulue de l'école militaire que j'étais; j'avais signé mon engagement dans la
Confédération Galactique deux années auparavant, comme tant de jeunes étudiants un peu bravaches de mon âge.
Sauf que moi, j'y allais fièrement, pour marcher fièrement sur les traces de
mon arrière grand-père, l'illustre Capitaine Shan, décoré de la légion d'honneur à titre posthume.
Hmm... Si je me remémorais les prédictions insensées de cette vieille
sorcière; ses paroles n’avaient jamais vraiment eu de sens pour moi : notre galaxie vivait en paix avec ses voisins, la Confédération rassemblait pas mal de planètes, des
galaxies entières, à vrai dire. Personne n'était assez inconscient pour nous déclarer la guerre.
L'humanité avait grandi...
Mais les prédictions sont souvent voilées: les mots sont parfois sournois, et peuvent
cacher leur vrai signification. J'appris à mes dépends que le mot "ennemi" pouvait laisser sous-entendre bien autre chose que le mot "guerre".
Nous
avions traversé cet orage magnétique; orage dévastateur pour nos instruments de bord qui avaient été mis H.S lors de la dernière explosion dans le systhème (nouvelle orthographe depuis 2100)
de sécurité, complètement grillé par un court-circuit en premier lieu, ensuite; par deux mécaniciens inconscients qui – au lieu de réparer – avaient décidé d'innover. Leur innovation nous avait
conduit à nous poser-crasher sur la première des planètes du systhème qui gravitait sous notre vaisseau. A "deviner" si nous allions survivre ou mourir sous peu: il nous était impossible
d'analyser l'atmosphère, faute d'analyseur, faute d'instruments opérationnels...
L'air était-il respirable ou non ? La planète était-elle habitée ou pas ? Allions-nous devoir faire face à des fauves géants?
Mystère total.
Quoi qu'il en soit, il nous fallait d'urgence commencer les réparations sur le vaisseau. Nous avions beau parader dans nos rutilants uniformes de la Confédération
Galactique, nous les officiers, nous étions totalement dépendant des ingénieurs et chef-mécaniciens de maintenance, à l'heure présente.
L'air était respirable, si l'on occultait les tempêtes glaciales permanentes.
La planète semblait déserte; aucun comité d'accueil armé jusqu'aux dents ne nous attendait. Aucun T-rex affamé qui ferait de
nous son p'tit dej à la ronde.
Le seul problème de taille fut la gravité de la dite-planète: le premier pas des mécaniciens, dehors; les flanqua par terre, la face contre terre. Ceux qui eurent la bonne idée d'avancer leurs
mains pour amortir leur chute se brisèrent souvent les poignets.
Ils se retrouvèrent à l'infirmerie. On chercha par tous les moyens une façon
ingénieuse de "sortir" dehors sans subir la gravité, on construisit des exo-squelettes mais bien vite, ceux qui travaillaient dehors s'évanouissaient au moindre effort fourni, ils tournaient de
l'oeil régulièrement, mouraient de fatigue au bout de quelques jours et les secouristes peinaient à les localiser, encore plus à les rapatrier à l'intérieur du vaisseau.
En une semaine, trente hommes étaient mort d'épuisement, à cause de la gravité, le
vaisseau n'était toujours pas totalement réparé. L'autonomie d'énergie de notre générateur commença à baisser, bientôt il n'y eut plus d'électricite, plus d'air, plus assez de tout et les
uns après les autres, le personnel de bord mourut d'asphyxie dedans où de froid dehors, de problèmes respiratoires, de fractures qui ne se guérissaient pas, d'os qui se nécrosaient. Gangrène,
septicémie... une vraie hécatombe sur le Phoenix...
Oh oui! ça me revenait en mémoire d'un coup. Je me souvenais pourquoi je
repensais à cette voyance faite par la vieille femme, sur Terre.
Sa prédiction n'était qu'une arnaque pour me tirer quelques sous, aucun ennemi ne serait mis à genoux ici, nous l'étions déjà à cause de la gravité, nous nous trainions, nous rampions, épuisés
par le manque de nourriture, le manque d'eau et lorsqu'un cri retentit dans les hauts-parleurs, il valida toutes mes certitudes que nous n'allions mettre personne à genoux, mais que
c'est nous qui allions l'être dans peu de temps; prisonniers d'un ennemi en vue.
Le vigile avait repéré des dizaines de mouvements venant des collines. Des "choses"
avancaient, progressaient très lentement, en direction du vaisseau.
– Nom de Dieu de bordel de merde... jurait-il dans son micro, n'en croyant pas ses
jumelles... Ils sont plus de deux cent, peut-être plus !
Le Capitaine Brodier me lança un regard craintif, le front barré de rides
soucieuses:
– Seigneur, j'espère que notre S.O.S a été capté quelque part, je le sens très mal,
ce coup-là...
Il pouvait baliser, personne ne lui en voudrait. Tout le monde balisait sur le pont,
tout le monde était harassé de fatigue, bouger un membre exigeait une énergie telle que plus personne n'avait la force de respirer, leur coeur et leurs poumons peinaient trop. Si ennemi il y
avait, nous lui serions livrés pieds et poings liés, à cause de cette saleté de pesanteur au moins quatre fois supérieure à celle de notre planète natale qui rendait tout mouvement
absolument impossible. Les rares animaux vivants étaient imbouffables, leur "goût" n'était même pas descriptible tant c'était mauvais... Tout était mauvais ici, d'ailleurs: l'herbe puait la
vase à plein nez, c'était horrible. Ils avaient bien analysé quelques feuillages, quelques morceaux d'écorce; si on pouvait appeler cette substance molle et poisseuse de
l'écorce...
Les rations étaient épuisées, l'eau se raréfiait également... Les rares survivants
programmaient leur mort d'ici une semaine, tout au plus; à ce rythme là.
J'avais déjà commencé à prier...
Mais les choses ne se passèrent pas du tout comme les officiers l'avaient prévu. Des petits êtres absolument affreux, dégageant une odeur corporelle absolument impossible, un mélange de lisier,
de cadavre en décomposition et de sulfure d'hydrogène, cernèrent le vaisseau, ils l'investirent dans un silence impressionnant, capturant les six derniers humains encore en vie... dont je
faisais partie.
A leur vue, à leur approche, mon nez fut agressé par une odeur atroce, je voulus
reculer, je vacillais sur mes jambes, déjà totalement épuisée, puis, tout en me demandant ce qui m'arrivait – je voyais le sol monter à moi à la vitesse grand V – juste avant de le heurter
brutalement, j'eus le temps de réaliser que j'étais en train de m'évanouir.
Je repris difficilement conscience, j'étais étendue à même le sol. L'air était chaud et je remerciais les Dieux de ne plus sentir ce vent glacial et piquant sur la peau. Une fatigue immense
m'accablait, le moindre geste me demandait des efforts terribles et je devais surveiller ma respiration, m'intimant à chaque seconde l'ordre de ne pas paniquer.
L'oxygène dans cette atmosphère était rare et mes poumons me brûlaient. Lorsque
la mémoire me revint - cauchemar puant - je voulus me relever. Peine perdue, j'étais trop fatiguée et ma tête retomba sur le sol. J'y restais des heures, vautrée dans cette espèce de
cellule creusée à même la terre.
J'étouffais une fois sur deux dès que mon coeur s'emballait un tant soit peu, c'était
un effort constant que de se déstresser pour parvenir à inspirer un peu d'air dans cette atmosphère compacte, j'avais du mal à me maîtriser, mais au fur et à mesure que le temps passait, je n'eus
que le loisir de m'entraîner au yoga et à la méditation.
A la minute où j'entendis le premier hurlement, je
sursautais et mon coeur démarra une course folle vers la panique. Ce fut un combat de tous les instants pour ne pas paniquer. Ne pas trembler, me calmer, garder mes forces pour respirer
calmement.
C'est dingue les choses totalement incroyables qu'on parvient à faire, uniquement par
instinct de survie. C'est à ce moment là, je crois, que je réalisais que j'étais entièrement nue...
La fréquence des hurlements se rapprochait, c'était horrible d'entendre ça, sachant
que ces cris provenaient d'un de mes collègues, des hommes bons et intègres avec qui j'avais travaillé des années. Les savoir torturés, écorchés vifs, peut-être, lamelle par lamelle; les imaginer
ensanglantés, pleurant, tremblants, se pissant dessus par la peur, terrorisés, à moitié évanouis de douleur. Quel être assez abject peut se délecter d'une telle souffrance
?
Au bout de quelques heures, les cris devinrent de sourds grognements, des
borborygmes de bête à l'agonie. D'autres hurlements commençaient, par un autre supplicié... Je pleurais toutes les larmes de mon corps, je n'arrêtais plus de trembler, redevenue une petite fille
qui a peur qu'on lui fasse du mal.
Je n'avais rien à vomir, mais mon estomac se soulevait par à-coups. Je savais que bientôt viendrait mon tour d'être torturée, que moi aussi je hurlerai ma souffrance, je grognerai comme une bête,
j'angoissais de plus en plus, me demandant si je ne ferais pas mieux de me retenir de respirer, de me suicider avant qu'ils ne viennent me chercher...
Mais nous étions nus, ils nous avaient dépossédés de toute chose nous permettant de
mettre fin à nos jours. Ils étaient prévoyants, ces salauds; diablement retors...
Un bruit me réveilla, comme un bruit de clé, un grincement de porte. Ils étaient déjà
sur moi avant que je n'ai eu le temps d'ouvrir les yeux. Ils me baillonnèrent, me trainèrent sur le sol rugueux jusqu'à une pièce sombre où ils m'attachèrent les mains, de façon si serrée que je
m'attendais à ce que cette espèce de ficelle - genre de raphia ultra résistant - me rentre dans la peau à chaque seconde.
Ils attachèrent mes mains liées à une corde, qu'ils passèrent dans une poulie.
J'étais accroupie au pied d'un énorme tronc d'arbre collant – le sang des autres victimes probablement. Puis ils me hissèrent les bras en l'air, je me retrouvais collée contre ce poteau, dans une
position grostesque. Ils m'attachèrent les hanches, puis chacune de mes chevilles avec cette même filasse coupante, de telle sorte que j'aurai du mal à gesticuler sans me trancher la peau.
Ils s'échangeaient des paroles, je ne comprenais pas un seul mot de leur jargon guttural. Beaucoup de K, de R, de G, de T... peu de voyelles...
Puis j'oubliais la linguistique pour ne penser qu'à la peur... Mon coeur battait à
une vitesse folle, je priais les Dieux pour que je m'évanouisse, pour que j'aie un malaise vagal, un infarctus; quelque chose qui me soustrairais à ce qu'ils allaient me faire
subir...
J'étais jeune, j'étais jolie, je voulais vivre, profiter du jour présent, croquer la
vie à pleines dents, je ne voulais pas souffrir, je ne voulais pas mourir, mais vu d'ici, la mort me paraissait douce...
Sans prévenir, l'un d'eux m'agrippa les cheveux, me tira la tête en arrière,
brutalement. Un autre me fit ouvrir la bouche en écrasant mes maxilaires; me faisant rugir de douleur; pour y introduire un entonnoir au tube très long, qui m'écrasa le fond de ma langue, me
bloquant les mâchoires grandes ouvertes et toute chance de déglutition. Cela provoqua des hauts le coeur. Je tremblais de tout mon corps, j'avais si peur que je gémissais. Celui qui semblait être
le grand Chef s'approcha de moi, tenant un récipient à la main. Mes yeux étaient exorbités par l'angoisse: qu'est-ce que c'était? Qu'est-ce que c'était ? Un poison ? Une drogue ? Quoi
?
Je le vis faire signe à celui qui me maintenait la tête en arrière et ce dernier me
pinça les narines, pour me forcer à respirer par la bouche.
Je tournais déjà à moitié de l'oeil lorsque le liquide tomba de l'entonnoir
directement dans mon gosier, me faisant me gargariser. Ils devaient savoir que je ne déglutirais pas sans aide et d'un grand coup dans l'estomac, j'avalais cette mixture diabolique, qui me
terrifiait déjà.
Ils me lâchèrent aussi soudainement après avoir retiré l'entonnoir, firent demi-tour.
Un par un, ils quittèrent la pièce.
Je crachais le peu de liquide... vraiment, affreusement, épouvantablement mauvais.
Mon estomac entra en éruption à ce moment précis. C'était atroce comme la douleur me dévorait, m'abrasait de l'intérieur. La douleur montait jusque dans le dos, j'avais l'impression que mon
sternum allait fondre. Je ne pouvais pas me retenir de hurler, je me contorsionnais, je me tordais de douleur, les ficelles me taillaidaient les poignets, les chevilles. Le raphia entaillait
ma peau, entrait dans mes hanches, mon ventre...
La première séance de torture dura une éternité.
Ils me laissèrent dormir quelques heures, toujours attachée dans cette position de
squaw en train d'accoucher.
Puis ils revinrent; de nouveau l'entonnoir, et de nouveau l'acide versé d'un
coup...
Ils revenaient régulièrement, me forcer à ingurgiter leur mixture qui nous bouffait
l'estomac. Je crachais du sang, je toussais, j'éternuais du sang, je mouchais du sang, je déféquais du sang... Je dégageais une odeur méphitique qui ne faisait que s'ajouter à l'odeur
pestilentielle de nos tortionnaires.
Je mettais très longtemps à mourir. Je crois avoir vu passer quatre nuits, et me
réveiller toujours vivante au cinquième jour.
Mes compagnons l'étaient aussi puisque je les entendais toujours hurler, de moins en
moins fort... comme moi. Quel plaisir retiraient-ils à nous entendre hurler pendant des jours entiers ? Quelle était cette torture sans aucun spectateur qui se satisfasse de voir son supplicié se
tordre comme un dément, dans ses liens ? Si ce spectable épouvantable ne réjouissait pas leur vue, alors pourquoi nous torturer ? Quel était leur but?
Je m'imaginais les théories les plus folles, j'en déduisais que ce produit toxique
était destiné à "attendrir" notre chair afin que nos bourreaux puissent aisément nous bouffer ensuite, avec une paille, comme faisaient les mouches...
Puis je ne pensais plus à rien car, l'odeur nauséabonde que mon corps suintait, et la
douleur aidant, je m'évanouissais de nouveau...
Un matin, déçue de me découvrir toujours en vie, je m'aperçus que non seulement leur
mixture maléfique ne m'avait pas rongée mon système digestif et respiratoire, mais je respirais avec plus de facilité. Je dirais même que je respirais normalement.
Mes ravisseurs revenaient avec une constante régularité, me faire avaler leur poison.
Je notais aussi que mon estomac ne me brûlait plus, j'avais juste la nausée en permanence, sans vomir jamais.
A l'aube du énième matin, ils entrèrent dans la salle de torture, ils me tâtèrent
partout, ils me tripotèrent comme si j'étais une de leur patiente. Et le grand Chef leur fit signe de s'occuper de moi.
Celui qui me tenait les cheveux d'habitude, me coupa mes liens. Merci les Dieux.
Avoir les bras en l'air pendant X jours était une torture supplémentaire pour mon pauvre coeur et je fus contente de les sentir tomber.
Ce fut une autre torture que de les voir manipuler mes membres engourdis par la même position pendant des semaines... Je hurlais lorsqu'ils voulurent me "déplier"... Mon tortionnaire me tartina
mes blessures infectées avec une sorte de crème (puante? comment avez-vous deviné?). Puis il me banda chaque poignet, chaque cheville, il banda mes hanches qui étaient également sévèrement
entaillées par mes liens. Etonnamment, mes membres ne pesaient plus trois tonnes chacun. Je les sentais normalement. Je retrouvais ma souplesse d'antan, les effets de la gravité
s'estompaient...
Mes tortionnaires me prirent chaque bras, les firent fonctionner avec un
professionnalisme qui me laissa muette de saisissement. Ils me faisaient faire de la gymnastique !
Ils firent travailler mes jambes, des mouvements dignes d'un kinésithérapeute. Ils
m'aidèrent à me lever, me firent tremper dans un baquet d'eau tiède, puis un autre auquel des femelles ajoutèrent des herbes spécifiques. Elles me lavèrent avec soin. J'étais contente de ce bain
mais mon fessier était très irrité par les diarrhées successives dans lesquelles j'avais macéré plus de trois semaines. L'une des femelles me massa les fesses avec un onguent qui
sentait aussi bon que tout ce que j'avais laissé échapper de mon corps. Mon postérieur fut bandé, un bandage en forme de slip... Un autre bandage autour de ma poitrine en guise de soutien-gorge.
Une fois séchée, ils me firent enfiler une tunique grossière et horriblement puante qui me gratta la peau mais qui me réchauffa.
Ils me poussèrent dans une pièce, je marchais aussi courbée que la vieille femme
sur Terre. J'eus la surprise de retrouver mes compatriotes. Vivants! Nous étions tous vivants!
Quelle joie de nous retrouver, de pouvoir pleurer de joie au lieu de souffrance,
d'être soutenue, enlacée, embrassée, consolée par des bras, par des petits mots doux et réconfortants. J'avais tant souffert, nous avions tous souffert, supporté la même torture, nous étions
brisés de fatigue. Inutile de dire que nous avons dormi des jours entiers pour nous remettre de notre traitement !
Mais si je n'avais pas pris garde aux mots étranges sortis des gorges de mes amis, je
ne pus ignorer les miens lorsque je voulus parler. Ma gorge était comme bloquée, coincée, comme si mes muscles, près des cordes vocales s'étaient tétanisés par le stress. Je ne parvenais plus à
articuler les lettres, les mots. Conséquence de nos séances de torture ?
Notre langage était totalement incompréhensible, ressemblait à... Oh Seigneur ! Notre
langage ressemblait à celui de nos hôtes... De là à en déduire qu'ils avaient subi – comme nous – le même traitement terrible, il n'y avait qu'un pas...
A ce moment, la porte s'ouvrit, des enfants (oui, ce devaient être des enfants, des
filles, elles semblaient encore plus courtes sur pattes que nos ravisseurs) déposèrent sur la table, écuelles, cuillères, gobelets, brocs. La dernière était une femme, elle apportait un poëlon
fumant.
L'odeur n'était pas agréable du tout, on aurait dit qu'on nous avait fait grillé des
steak de caoutchouc... Mais nous devions nous nourrir et nous avons obéi, nous nous sommes assis (les tables étaient à ras du sol). Nous avons mangé. Et, ô surprise, nous avons trouvé cela
très comestible !
C'était horrible à l'odeur, mais le goût nous plut, et nous vidammes le poëlon de son
ragout de caoutchouc. L'un des sous-officiers fit même une réflexion amusante, se demandant si les petits caoutchouc avaient ou non quatre pattes et l'aspect rablé de nos hôtes
?
Ce fut le moment que choisi le grand Chef des "hôtes"... pour nous faire son discours
de bienvenue...
Bienvenue ? Après la torture... quel humure...
Il parla très lentement, pour nous laisser le temps de le comprendre, de deviner de
quel mot il s'agissait. Ce qui ne fut pas une mince affaire. Mais au fur et à mesure des jours, en nous écoutant nous-même parler ce nouveau langage guttural, sans presque aucune voyelle qui ne
passait dans nos muscles durcis, nous pûmes, petit à petit, nous comprendre. Dialoguer, converser.
Force était de constater que ce peuple de cubes sur pattes était de type humain.
Humanoïde en tout cas, car il y avait plusieurs races parmi nos hôtes.
– Bientôt, vous sentirez votre peau se durcir, devenir résistante aux vents, se
teinter aussi : devenir noire. D'ici quelques mois, vous sentirez vos os se tasser, s'élargir, s'épaissir pour résister à la pression de la gravité. Vous aussi passerez vingt heures sur
vingt-quatre allongés pour vous reposer. Vous aussi sentirez aussi mauvais que nous...
– Uhhh, fis-je timidement en levant un doigt, ça, c'est déjà
acquis...
Nos hôtes s'esclaffèrent et nous les accompagnâment de bon
coeur.
– Nous sommes désolés d'avoir dû vous infliger cette souffrance atroce
pendant trois semaines, mais nous sommes tous passés par là et seul ce produit, recette mise au point par un de nos nobles ancêtres, chimiste de talent, seul ce produit, disais-je pouvait
vous sauver. Votre mutation est en cours, bientôt, comme nous, vous pourrez sortir dehors, respirer l'atmosphère irritante de la planète, résister aux tempêtes glaciales qui sévissent
presque toute l'année; et à sa masse triple qui nous vide de nos pauvres forces.
Le capitaine reposa son verre, se leva en grimaçant; fixant le Chef de nos
hôtes:
– Je suis le capitaine Brodier, de la Confédération Galactique, commandant de bord du
Phoenix 236.
– Mon arrière-arrière-grand-père était ingénieur en chef sur le vaisseau de la
Confédération Galactique, nommé Icare12 répondit le grand Chef, une lueur de fierté dans le regard. Je suis Grard, le plus âgé de notre communauté. A
ma mort, mon frère Jrme sera le chef.
– Depuis combien de temps êtes-vous prisonniers de cette attirante planète,
interrogea Brodier sans vouloir faire d'humour.
– Je crois pouvoir dire que nous sommes ici depuis 80 années de
Voltaïr.
– C'est bien ce qui me semblait, fit Brodier en hochant la tête. Vous êtes des
Voltariens. Cela fait donc 120 ans... Bigre !
– Nous étions Voltariens... rectifia Grard. Aujourd'hui, nous sommes autre chose...
Nous n'avons jamais cherché à nous donner un nom; cela nous avait paru incongru, ici. Nous avons bien plus l'aspect d'animaux que d'humains. Il y a 80 années, quelques Deltaliens faisaient
partie de l'équipage, mais ils sont morts prématurément, chose étonnante si l'on considère qu'ils étaient impressionnant de gigantisme et forts comme des titans. Nous avions deux Rusham et
trois Pyrrusiens, qui se sont reproduits entre eux. Nous mêmes avons notre propre descendance.
– Oui, je connais bien la morphologie des Deltaliens: ce sont des durs à cuire,
malheureusement, ils sont nés dépendant au Roalkshar, une drogue très puissante dont leurs ancêtres étaient gavés pour produire plus de travail. Les vôtres sont morts en état de manque,
certainement...
Un murmure de confirmation flotta sur le groupe. Puis la nostalgie rembrunit le
visage sombre de chacun.
– Lorsque votre vaisseau s'est posé, nous avions espéré que c'était les secours qui
arrivait enfin, mais nous avons pris nos espoirs pour une réalité: au bout de 120 ans de vos années, je présume que plus personne ne nous recherche...
Le capitaina posa les bras sur ses cuisses, il baissa les yeux sur ses mains
croisées:
– Les temps ont bien changé, Grard, nos vaisseaux sont équipés d'un système de
détection ultra-perfectionné qui a déclenché des S.O.S dès que nos intruments ont rendu l'âme. Notre disparition a donc été signalée, et des secours viendront d'ici quelques temps. Votre systhème
est très loin de Canis Majoris, mais même en parlant au nom de tout mon équipage survivant, je tiens à vous remercier de nous avoir sauvé la vie.
Bientôt, on viendra nous secourir.
Grard eut l'air ennuyé. C'était si évident que le capitaine Brodier fit la
moue:
– Un problème Chef ?
Grard se gratta la toison de yack qui lui servait de chevelure. Il se tourna vers ses
congénères, revint dévisager le militaire:
– Deux problèmes, en fait... Le premier, c'est que le produit qui vous permet d'être
toujours en vie aujourd'hui, a opéré une modification génétique sur votre anatomie. Vous allez changer de physionomie d'ici peu de temps, vous ne redeviendrez jamais ce que vous étiez avant
d'attérir ici. Votre physique va devenir aussi laid que le nôtre, et vous ne retrouverez jamais votre ligne parfaite, ajouta-t-il en se tournant vers moi.
– Quel est le second problème ? demandais-je...
rougissante.
– Le second est patent pour nous tous. En débarquant ici, si nous nous étions
montrés à vous, vous nous auriez pris pour des monstres, et vous nous auriez tous massacré. Nous avons préféré attendre que la gravité vous rende inoffensifs. Mais... si vos secours arrivent dans
un vaisseau complet, et que votre physionomie a changé... ils vous prendront pour des monstres à votre tour...
Ils se tourna vers chacun d'entre nous, nous forçant à bien visualiser ce qu'il nous
expliquait:
– Soyons réalistes : notre odeur est épouvantable pour un odorat humain; notre allure
est repoussante pour toute vision humaine... Ne vous attendez donc pas à ce qu'on l'on cherche à vous sauver. Je pense qu'ils vous traiteront en ennemi, ils chercheront à vous tuer, ils vous
décimeront jusqu'au dernier. Et nous avec.
Je me levais, des frissons de désaccord me glaçant jusqu'à la moëlle :
– Alors j'irai leur parler, armée d'un drapeau blanc, et s'ils ne peuvent comprendre
notre langage, ils pourront toujours nous lire. Je remettrai une lettre à leur commandant de bord.
Grard baissa les yeux, guère convaincu.
– Un drapeau blanc... oui... peut-être...
Le temps s'écoula, d'une lenteur exaspérante. Nous apprenions à vivre au milieu de
nos nouveaux amis.
J'eus le temps d'apprendre leurs moeurs, d'apprendre à reconnaître les bonnes des mauvaises herbes, les plantes salvatrices, et les nocives, toxiques. J'eus la joie de voir quelques
naissances.
Les fêtes étaient nombreuses, la moindre occasion de chanter, danser, boire était
saisie par tout le monde. Ces gens étaient gentils, aimables, ce peuple était prévenant, charitable, bien plus humain que nous pensions l'être, nous les grands officiers de cette magnifique
Confédération Galactique...
La contrepartie, c'était les changements physiques opérés en nous, et sur notre
apparence:
La tension sur mes yeux était terrible, de jour en jour, je sentais mes paupières
inférieures tirées vers le bas, elles tombaient, se décollaient de mes cornées, devenaient rouge, comme celles de certains vieillards. Mes pupilles me brûlaient, j'étais forcée de cligner sans
cesse des yeux pour les laisser hydratés... Une femme me faisait tomber quelques gouttes d'une de ses potions dans chaque paupière et ma vision se stabilisait quelque
peu.
Ma peau se tendait vers mes mâchoires, chaque seconde, je la sentais se rebeller mais
ce produit salvateur était si fort que nous nous métamorphosions bel et bien. Bien... non, pas si bien, c'était même moche... Ma peau craquait, me faisant pleurer de douleur lorsqu’elle se
transformait en cette sorte de parchemin noir qui se craquelait, se racornissait, qui explosait en crevasses, laissant le sang ruisseler sur mes plaies... Les cataplasmes ne quittaient pas mes
joues. J’avais mal. J'avais si mal, Seigneur !
Chaque jour, des femmes venaient nous soigner, chaque jour nous faisions l'inventaire
des choses que nous perdions...
Au bout de deux ans, je ne ressemblais plus à rien... une immonde bestiole à peau
noire, couverte de poils touffus, les cheveux s'étaient épaissis considérablement pour lutter contre le froid polaire qui régnait en permanence, sur cette planète... Je ressemblais à un gorille,
aussi voûtée, rablée, les jambes écartées comme les japonais samouraïs avant le combat. Mais j'étais vivante.
J'étais devenue une Hulk pas verte, mais noire; aux bras larges comme les cuisses du
géant. Un tas de muscles noueux d'un mètre quarante... Je perdais des millimètres chaque mois. Mais l'atmosphère était devenue respirable, la gravité n'était plus qu'un léger handicap. Nos
siestes étaient démentielles, nos jeux favoris étaient de s'allonger sur l'herbe, et discuter entre nous. Le sport se résumait à la gymnastique obligatoire chaque matin, chaque soir, pour ne pas
rouiller sur place.
Et la potion maléfique, ce breuvage qui, hier, nous avait torturé, bien-sûr, devait
être consommé chaque matin, une cuillèrée pour chaque habitant de la planète. Désormais, ce n'était plus qu'une formalité, pas plus désagréable que d'avaler une gorgée d'huile de foie de
morue...
Le temps passa, la vie était douce, nous avions à boire, à manger... nous vivions en paix, avec ce peuple pacifique.
Par une nuit glaciale, une nuit où le vent souffle tant que vous ne reconnaissez plus
la configuration du terrain en vous levant; il y eut un bruit terrible au dessus de nous. Puis le bruit se fit de plus en plus fort, faisant s'enfuir les Guttur affolés, croyant à la fin de leur
monde.
C’était un vaisseau de la Confédération, qui venait, pourquoi le cacher, à la suite
de notre S.O.S, nous sauver... Bien-sûr que c'était un vaisseau, depuis le temps qu'on me le prédisait, il fallait bien qu'un jour il y en ait un qui se pose à son tour... Il mettrait le cap sur l'épave rouillée comme nous-mêmes l'avions fait deux années passées. La propre carcasse de notre vaisseau apparaîtrait comme le
nez au milieu de la figure sur les écrans radar du vaisseau. Son personnel penserait faire une bonne action en se posant le plus près possible de notre épave...
– Tara ? Que se passe-t-il ? Tu es malade ?
Oui, j'étais malade: d'appréhension. La prédiction de la vieille voyante me revenait
en mémoire, aussi fort qu'un coup de poing, et je savais ce qui allait se passer... Tout était clair pour moi, l'arrivée de ce vaisseau sonnait le glas de notre peuple.
Miffl eut l'impression que j'allais avoir un malaise, le sang s'était retiré de mon
visage, qui avait la couleur gris-fumée du cadavre tandis que mon regard était fixe, mes yeux écarquillés d'horreur. Toute l'énergie que je possédais s'évanouit et je m'appuyais à la roche. Je
n'étais plus qu'un animal tremblant.
– Dis à ton peuple de se disperser, de rejoindre les cavernes de toute urgence et de
n'en plus sortir! Jamais !
– Mais pourquoi ?
– Ne discute pas, fais ce que je te dis ! Quiconque sera sous ce vaisseau lorsqu'il
se posera grillera bien mieux que vos "chiplt" sur la braise.
Cette prophétie alarmante fut très claire pour mon amie Miffl et d'un lourd
grondement, elle avertit ses congénères qui s'enfuirent sur leurs courtes pattes, regagnant la protection des falaises, disparaissant à la vue des scanners...
Là-haut, le grondement se transformait en un rugissement assourdissant, la chaleur
montait en flèche et ma peau me démangeait déjà... me faisant grogner d'agacement.
Mes yeux résistèrent très mal à la luminosité lorsque, crevant le paquet de nuages,
l'engin surgit, cramant toute la clairière de ses flammes gigantesques.
Je reconnus sans peine le transporteur gris-métalisé de la Confédération
inter-galactique, qui dans l'instant, désséchait allègrement la boue sur une circonférence d'un kilomètre, où l'herbe grasse ne repousserait pas avant des décénnies...
Les flammes moururent dans un soupir brûlant, le vaisseau se stabilisa sur la croute
de terre craquelée tandis qu'un nuage toxique se dissipait lentement en dérivant vers les crevasses géantes qui parcouraient la planète glaciale.
Les premiers éclaireurs sortirent un par un sur la rampe, flingue en position de tir,
le regard affuté, l'oeil méfiant, aux aguets. Un par un, ils tombèrent face contre terre, poussés par cette force invisible que l'on nomme gravité. Il y eut de la casse, obligatoirement, quelques
doigts et quelques poignets se brisèrent lorsqu'ils voulurent amortir leur chute. Ils avaient tout l'équipement nécessaire pour être soignés, à bord de leur vaisseau, je ne me faisais aucun
souci.
Le Capitaine du groupe, plus malin, avait du prévoir le coup, il s'était muni d'un
exo-squelette lourd et massif qui donnait l'impression qu'il était en cage. Néanmoins, il devait avoir le souffle coupé ; le vent glacial devait lui abraser les cloisons nasales, il ne devait pas
voir très clair, ses yeux pleurant à chaudes larmes. J'eus un véritable frisson de désir lorsque je reconnus de loin la tignasse brune de cette grande brute de capitaine King: mon ami
(amant), dont les parents possédaient un humour certain au point de l'avoir prénommé Vik.
Vik King passait au rayon X le peuple des Guttur qui s'était agglutiné derrière moi,
aussi stupide qu'innocent, malgré les consignes données à Miffl. Comme nous lors de notre débarquement, King devait s'étonner de voir à quel point la gravité avait modelé la morphologie des
habitants du coins. Ces rubik'cubes sur pattes étaient-ils des êtres humains ?
Non, ils n'avaient plus grand chose de l'humain. Ils ressemblaient plus à des
teletubbies bodybuildés, solidement charpentés, des paquets de muscles arborant une perruque rasta dans le vent polaire. Des larges petits nains enveloppés dans des peaux de bêtes, si massif et
court sur pattes qu'on devait réprimer la première envie qui était de rire, lorsqu'on les voyait marcher.
Naturellement, comme nous l'avions décidé; je me portais volontaire pour aller leur
parler, enfin... pour tenter de communiquer avec eux, ce qui ne serait pas une mince affaire. Parler comme les humains ? Impossible désormais, mon langage n'était plus le même,
j'allais leur faire peur, c'était couru d'avance... ils ne me comprendraient plus, ils fuieraient devant mon odeur nauséabonde, si j'avais la chance qu'ils ne me tuent pas pour s'épargner cette
torture olfactive !
Ecrire ? Oui, la seule solution envisageable. J'étais retournée à notre
vaisseau, désormais une épave rouillée. J'avais trouvé du papier, j'avais préparé un discours de bienvenue pour les humains, lettre pliée depuis deux ans, que je gardais précieusement sur
moi; dans une poche.
En quelques lignes je prévenais nos sauveteurs que notre apparence repoussante, notre
odeur méphitique, cachait des officiers de la Confédération Galactique, que je me nommais Tara, de la 6e compagnie de prospection, et que nous étions soulagés de pouvoir être secourus, le
capitaine Brodier, le second Chairmin, le docteur Ramsamy et moi-même, le lieutenant Coverchenko; je citais quelques noms connus parmi les ingénieurs...
King aperçut mon bâton, où flottait un drapeau blanc. Déjà, il marqua un temps
d'arrêt. Bon signe, ça...
C'était la première fois qu'il devait voir un peuple de primate poilus et chevelus arborer un drapeau... Mon allure simiesque leur faisait croire que la planète était infestée d’êtres poilus et
malfaisants. Malgré son odorat agressé, King me laissa approcher de lui. Je m'en voulais, pauvre idiote de femme que j'étais, d'avoir encore des pensées amoureuses pour ce géant de deux mètres,
cet ex-amant au corps musclé, qui me déclarait sublime, perchée sur mes dix centimètres de talons... et qui aujourd'hui me regardait avancer d'un air franchement écoeuré. Je devais oublier notre
relation passionnée, je n'étais plus une femme, je n'étais plus qu'une guenon avec une forte poitrine...
Je me racontais des histoires, je me persuadais que tout compte fait, notre sauvetage
de cette immonde planète était en bonne voie...
Malheureusement je me leurrais...
Le premier abruti stressé du groupe de militaires armés jusqu'aux dents, qui me vit
tendre le bras vers King afin de lui remettre la lettre explicative, prit mon geste pour une menace. La panique lui fit faire des choses irréversibles: il fit feu sur moi. Je
m'écroulais, touchée en pleine poitrine, j'avais l'impression de flotter, avec un fer rouge planté dans le poumon... Mes congénères Guttur, bornés et désobéïssants, s’étaient rapprochés, curieux
et intrigués par le vaisseau gigantesque...
En me voyant attaquée, ils lancèrent un grondement sourd qui fit blémir de peur tous les soldats. Mes congénères se firent tirer comme des lapins.
Après ce fut l’hécatombe... En moins de trois minutes, tout le monde,
dans notre colonie, était massacré. Hommes, femmes, enfants...
Bordier était mourant, il avait reçu une balle dans la tempe, une autre dans la
cuisse: il se vidait de son sang, la veine cave tranchée.
Nous n'étions pas loin l'un de l'autre mais les soldats ne tinrent même pas compte de son geste d'appel au secours... Ils l'achevèrent d'une balle dans la tête.
Ils m’emmenèrent avec eux, dans leur vaisseau. Ils m'épargnèrent probablement parce
que j'étais la porteuse d'un drapeau blanc...
J'étais désormais un trophée de guerre, une capture glorieuse, pour montrer à la Confédération qu’ils avaient vaincu facilement les monstres noirs colonisant une planète bonne à
« ensemencer ».
Ils ramenaient un spécimen capturé; pour étude... J’étais l’unique survivante,
maintenant qu’ils avaient tout brûlé. Ils avaient "purifié" la planète...
Ils m’ont jetée dans une cage, à fond de cale, personne n'est venu examiner ma
blessure, ils m'ont laissé crever là, à agoniser toute la nuit, respirant l’oxygène, autrefois salvateur, aujourd’hui, drogue qui me faisait halluciner, hâtait ma mort. Je me
sentais légère... je planais complètement.
Ils se relayaient autour de moi, se bouchant le nez dans un chiffon, m’insultant, me
lançant des cacahuètes... m'appelant Chita, Boubou...
Ils m’ont regardé dépérir à petit feu, heure après heure, un rictus méprisant aux
lèvres, dégoûtés par mon apparence repoussante et mon parfum pestilentiel...
Cruelle humanité à laquelle j’avais appartenu... j’étais heureuse de mourir, fière
d’avoir connu un peuple comme les Guttur qui possédait mille fois plus humanité que mes frères humains...
Je souffrais de nouveau le martyre, ma peau, au contact de l'atmosphère pure du
vaisseau; devenait molle, elle suintait de partout, ma gorge me brûlait comme si on l’avait passée au chalumeau, je crachais des glaires immondes chaque seconde, mes poumons peinaient à
respirer, noyés d'expectorations gluantes, mais cela me permit de prononcer quelques mots; mes cordes vocales étant légèrement détendues par 21% d'oxygène dans l'air.
Finalement, le Commandant de bord, le beau, le grand Vik King vint voir le spécimen
capturé sur cette planète puante. Peut-être voulait-il savoir pourquoi j'avais tendu la main vers lui. Peut-être allait-il se servir de son cerveau, où ce qui lui restait de
coeur...
Lorsqu’il se pencha sur la cage où j’agonisais, ayant perdu tout mon sang, noyée dans
mes propres fluides, pleurant et geignant de souffrance, il me fixa longuement dans les yeux, (il devait se dire que je lui faisais penser à quelqu'un) cherchant à lire quelque chose
dans mes prunelles noires. Mais bien vite, son expression perdit toute compassion, son regard se durcit, et il grogna en fourrant son énorme cigare entre ses
dents :
– Elle schlingue comme un putois, la boubou...
M'demande bien pourquoi j'ai voulu l'embarquer, cette vile guenon...
Pendant quelques longues et éprouvantes secondes, je le fixais droit dans les yeux, laissant transparaître toute ma déception, et ma toute nouvelle haine...
Les multiples voiles de l'agonie s'accumulaient les uns aux autres devant mes yeux, rétrécissant ma vision à un long tunnel, bouchant mon ouie, me prévenant que
j'allais perdre conscience sous peu.
– Tu m'en veux d'avoir cramé tes p'tits copains,
hein? Ouais, ça se comprend... Mais qu'est-ce que tu veux; c'est la loi du plus fort partout dans la galaxie... On est trop nombreux, on a besoin sans cesse de planètes pour nous
établir... Faut pas nous en vouloir, c'est une question de politique.
Je déglutissais rapidement, tentant de lublifier ma gorge, de m’éclaircir la voix: je voulais parler très
clairement...
Tout en tendant le bras vers lui, le poing levé, j'ouvris lentement la main, paume tendue, lui présentant la lettre.
Il me restait assez de lucidité pour voir King prendre la lettre avec deux doigts, retenant une grimace de dégoût, tachant de ne pas "toucher" mes doigts boudinés, noirs comme ceux d'un
gorille.
– Cruelle
humanité, articulais-je assez fort pour qu'il en sursaute.
Ce furent mes derniers mots. Je retombais contre la cage, épuisée, me sentant déjà partir vers le paradis des Guttur.
Le capitaine King, ce grand baroudeur, cet homme que j'avais tant aimé; braqua
un regard totalement halluciné, subjugué vers moi, il avait perdu toute sa superbe, toute sa morgue. Il déplia ma lettre avec fébrilité. J'aurais pu affirmer qu'il tremblait en la lisant. Mon
ultime vengeance fut de l'entendre pousser un gémissement de protestation, le gémissement rauque d'un ennemi qui réalise ce qu'il a fait.
Avant de perdre conscience, j'eus la joie de voir son visage se décomposer de
douleur; il tomba à genoux, ouvrit la cage précipitament, pour fouiller autour de mon cou, et y trouver ma plaque militaire: Tara Coverchenko. Son hurlement désespéré accompagna mon
départ.
FIN
© Auteur : Helena Grantham, 2005